{"id":4463,"date":"2026-04-10T23:46:21","date_gmt":"2026-04-10T22:46:21","guid":{"rendered":"https:\/\/lequotidien-deconstantine.dz\/?p=4463"},"modified":"2026-04-10T23:46:26","modified_gmt":"2026-04-10T22:46:26","slug":"constantine-retour-vers-le-futur-pour-les-play-boys","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lequotidien-deconstantine.dz\/?p=4463","title":{"rendered":"Constantine\u00a0: \u00ab Retour vers le futur \u00bb pour les Play-Boys"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><u>Par Samir BOUZIDI<\/u><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c0 la cin\u00e9math\u00e8que de Constantine, en ce jeudi printanier, le temps s\u2019est fig\u00e9 puis a bascul\u00e9. Entre les riffs de guitare des mythiques Play-Boys et le regard d&rsquo;un expatri\u00e9 rigoureux, le documentaire de Djamel Lakehal offre un \u00ab Retour vers le futur \u00bb inattendu. <\/strong><strong>Le documentaire <em>Back to Town<\/em> a op\u00e9r\u00e9 une v\u00e9ritable faille spatio-temporelle. Entre nostalgie salvatrice et choc des cultures, le film ressuscite l\u2019\u00e9pop\u00e9e des groupes de rock des ann\u00e9es fastes post-ind\u00e9pendance. <\/strong><strong>Entre remise en question des dogmes et r\u00e9conciliation interg\u00e9n\u00e9rationnelle, cette immersion m\u00e9morielle cherche \u00e0 r\u00e9parer le lien rompu entre les a\u00een\u00e9s et les jeunes.<\/strong> <strong>Une jeunesse dont l&rsquo;horizon est souvent obstru\u00e9 par le poids de dogmatismes \u00e9troits et de clivages id\u00e9ologiques.<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le choc des mondes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s les premi\u00e8res vibrations \u00e9lectriques, le malaise s\u2019installe, presque palpable. Dans l\u2019obscurit\u00e9 de la salle, des instruments mani\u00e9s par des mains d\u2019un autre \u00e2ge \u2014 des musiciens semblant surgir d&rsquo;une galaxie lointaine \u2014 d\u00e9chirent le silence. Face \u00e0 cette r\u00e9surrection sonore, une partie de la jeune assistance, d\u00e9concert\u00e9e, s\u2019esclaffe avant de s\u2019\u00e9clipser \u00e0 l\u2019indienne. Ne restent alors essentiellement que quelques fid\u00e8les, gardiens nostalgiques d\u2019un temps qui s\u2019\u00e9tiole, spectateurs d\u2019un \u00ab retour vers le futur \u00bb inattendu.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, le spectacle est saisissant : des \u00ab papys rockeurs \u00bb s\u2019abandonnent \u00e0 la sc\u00e8ne avec une jubilation enfantine. Ils domptent guitares et synth\u00e9tiseurs avec une virtuosit\u00e9 intacte, fredonnant les accords de <em>Que je t\u2019aime<\/em>, de Johnny Hallyday, ressuscitant l\u2019insouciance et la ferveur des ann\u00e9es y\u00e9y\u00e9 alg\u00e9riennes. Si pour certains, l\u2019instant est une immersion m\u00e9morielle bouleversante, pour d\u2019autres, cette mise en lumi\u00e8re d\u2019une Alg\u00e9rie plurielle et rock\u2019n\u2019roll frise l\u2019h\u00e9r\u00e9sie, bousculant des dogmes aujourd\u2019hui p\u00e9trifi\u00e9s. Ainsi toute \u0153uvre porte en elle son lot d\u2019ombres et de lumi\u00e8res, s\u2019attirant tour \u00e0 tour la ferveur des uns ou le d\u00e9saveu des autres. Pourtant, la v\u00e9ritable victoire r\u00e9side dans l&rsquo;audace du premier pas : ce moment de bascule o\u00f9 l\u2019on s\u2019autorise \u00e0 faire battre son c\u0153ur \u00e0 d\u00e9couvert. Dans ce geste, il y a l\u2019espoir fragile de ranimer un fragment de l\u2019\u00e2me batn\u00e9enne et de jeter une passerelle vers demain, afin que la jeunesse puisse enfin y poser le pied. Contemplant ce lien retrouv\u00e9, Djamel Lakehal voyait le regard de sa propre ni\u00e8ce s&rsquo;illuminer d&rsquo;une clart\u00e9 nouvelle : une ville qui, soudain, ne se contentait plus d&rsquo;exister, mais recommen\u00e7ait \u00e0 raconter une histoire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Filmer pour ne pas mourir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Back to Town<\/em> n\u2019est pas qu\u2019une simple projection ; c\u2019est une halte m\u00e9morielle n\u00e9cessaire. \u00c0 travers les accords du groupe mythique <em>Les Play-Boys<\/em>, le r\u00e9alisateur Djamel Lakehal ambitionne de sauver les reliques d\u2019un patrimoine culturel immat\u00e9riel avant sa dissolution totale. Ici, la cam\u00e9ra se fait acte de r\u00e9sistance. Comme le souligne le film avec force : \u00ab Ce n\u2019est pas de la nostalgie, c\u2019est de la r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019oubli \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le documentaire s&rsquo;\u00e9rige en archive vivante, un rempart contre l&rsquo;effacement. Qui de mieux qu\u2019un expatri\u00e9, doubl\u00e9 d\u2019un scientifique, pour orchestrer ce sauvetage ? Alliant la rigueur acad\u00e9mique \u00e0 la sensibilit\u00e9 de l\u2019exil, Djamel Lakehal transmute ses souvenirs personnels en un \u00e9clat universel pour sa ville de c\u0153ur, Batna. Entre amour filial et analyse clinique, il restitue une cit\u00e9 lumineuse, telle qu\u2019elle subsiste dans l\u2019imaginaire de ceux qui refusent de la voir s&rsquo;\u00e9teindre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La m\u00e9moire face au tribunal des m\u0153urs<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 de la d\u00e9dicace familiale et de la transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle, le film soul\u00e8ve une question br\u00fblante : la m\u00e9moire doit-elle consoler ou d\u00e9ranger ? Le constat est \u00e2pre. La travers\u00e9e des cendres de la \u00ab d\u00e9cennie noire \u00bb a profond\u00e9ment alt\u00e9r\u00e9 le logiciel soci\u00e9tal. Elle a instaur\u00e9 un climat de suspicion sentencieux, o\u00f9 toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019ancienne tol\u00e9rance culturelle est per\u00e7ue comme une provocation. En condamnant pernicieusement ce pass\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9 semble avoir rompu le cordon ombilical avec le mode de vie intense et audacieux de la g\u00e9n\u00e9ration des boomers.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Back to Town<\/em> nous rappelle que filmer, c\u2019est archiver, mais c\u2019est aussi recoudre les morceaux d&rsquo;une identit\u00e9 nationale fragment\u00e9e par l&rsquo;histoire. C\u2019est avant tout un acte de sauvegarde.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une \u00e9poque o\u00f9 tout s\u2019acc\u00e9l\u00e8re, o\u00f9 les rep\u00e8res culturels s\u2019effacent, filmer Batna devient un geste presque vital. Le documentaire agit comme une archive vivante, capturant des fragments d\u2019histoire que personne d\u2019autre ne prend le temps de pr\u00e9server.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le Chant de la Transmission ou l&rsquo;Art de Recoudre le Temps<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Batna, chaque photogramme de \u00ab Back to Town \u2013 Batna que je t\u2019aime, que je t\u2019aime \u00bb palpite d&rsquo;une urgence silencieuse : celle de panser les plaies de la m\u00e9moire. Premier opus de Djamel Lakehal, r\u00e9cemment couronn\u00e9 au Festival International du Cin\u00e9ma d\u2019Alger, ce documentaire d\u00e9passe la simple chronique musicale. Il s&rsquo;aventure dans les interstices du silence, exhume des fragments de vie enfouis et s&#8217;emploie \u00e0 restaurer le dialogue l\u00e0 o\u00f9 la transmission entre les g\u00e9n\u00e9rations semblait s&rsquo;\u00eatre irr\u00e9m\u00e9diablement rompue.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019\u00e9veil d\u2019une conscience : du bitume au souvenir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Rien ne pr\u00e9destinait Djamel Lakehal aux lumi\u00e8res du septi\u00e8me art. Chercheur et entrepreneur, \u00e9voluant entre les rives de l\u2019Alg\u00e9rie et de l\u2019Europe, il revient sur ses terres natales port\u00e9 par une intuition f\u00e9brile. Ce n&rsquo;est pas tant la mue architecturale de Batna ou l&rsquo;inexorabilit\u00e9 du b\u00e9ton qui l&rsquo;inqui\u00e8tent, mais une \u00e9rosion plus insidieuse : l&rsquo;effacement des empreintes, la dilution du r\u00e9cit collectif et la perte des points cardinaux qui forgent l&rsquo;identit\u00e9 d&rsquo;une cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le basculement s&rsquo;op\u00e8re devant l\u2019immobilit\u00e9 d\u2019une photographie s\u00e9pia. Trois silhouettes juv\u00e9niles, guitares en bandouli\u00e8re, le regard fier tourn\u00e9 vers un horizon de possibles : Les Play Boys. Ce groupe mythique des ann\u00e9es 1960, port\u00e9 par l\u2019audace de Lazhar Hadj Tayeb et Laid Benmahmoud, infusait l\u2019\u00e9nergie tellurique des Beatles dans le terreau fertile de Batna. D\u00e8s lors, le film n&rsquo;est plus un projet ; il devient une n\u00e9cessit\u00e9 vitale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quand les spectres retrouvent la lumi\u00e8re<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Loin des structures narratives conventionnelles, le film progresse par affinit\u00e9s \u00e9lectives et r\u00e9sonances intimes. Sous l\u2019\u0153il de la cam\u00e9ra, deux jeunes musiciens contemporains croisent le sillage de Lazhar et Nabil, gardiens du temple des Play Boys. Sur le papier, un gouffre les s\u00e9pare \u2014 codes, \u00e9poques, r\u00e9f\u00e9rences. Dans la r\u00e9alit\u00e9, l&rsquo;alchimie est imm\u00e9diate.<\/p>\n\n\n\n<p>Ici, la transmission ne s&rsquo;encombre pas de discours didactiques. Elle se niche dans la m\u00e9moire du geste, dans une certaine rigueur du toucher, dans un h\u00e9ritage presque instinctif. \u00c0 la sagesse des a\u00een\u00e9s r\u00e9pond la fougue de la jeunesse, anim\u00e9e par le d\u00e9sir ardent de ranimer des braises que l&rsquo;on croyait \u00e9teintes. De cette rencontre na\u00eet un d\u00e9fi : rejouer ensemble. Non par pure nostalgie, mais pour \u00e9prouver la solidit\u00e9 de ce qui nous unit encore.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019apoth\u00e9ose se joue au cin\u00e9ma Le R\u00e9gent. Les premi\u00e8res notes de \u00ab Que je t\u2019aime \u00bb s\u2019\u00e9l\u00e8vent, transfigurant le tube de Johnny Hallyday en un pont jet\u00e9 entre les \u00e2ges. La musique n&rsquo;est plus qu&rsquo;un pr\u00e9texte ; ce qui s&rsquo;y joue est une r\u00e9conciliation.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Batna : une acad\u00e9mie \u00e0 ciel ouvert<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En filigrane, <em>Back to Town<\/em> interroge une singularit\u00e9 locale. Comment cette ville, d\u00e9pourvue de conservatoires et d&rsquo;institutions formelles, a-t-elle pu faire \u00e9clore une telle effervescence artistique entre 1950 et 1970 ?<\/p>\n\n\n\n<p>La cl\u00e9 du myst\u00e8re r\u00e9side dans une transmission organique. \u00c0 Batna, on s\u2019\u00e9veillait au monde par l\u2019imitation, par l\u2019\u00e9coute, par le compagnonnage informel. Les anciens, ma\u00eetres sans le savoir, forgeaient les cadets dans une cha\u00eene humaine aussi fragile que vivace. Le film convoque ces voix essentielles : Kamel Draoui, pilier du groupe Es\u2019saada, ou encore Cheikh Majid Amamra. \u00c0 ce ch\u0153ur s\u2019ajoute l\u2019\u00e9cho m\u00e9lancolique de l\u2019\u00e9crivain Jean-No\u00ebl Pancrazi, Batn\u00e9en de c\u0153ur, dont le retour apr\u00e8s des d\u00e9cennies d\u2019exil vient souligner la pr\u00e9carit\u00e9 de ce patrimoine menac\u00e9 de disparition.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019esth\u00e9tique de l\u2019instant : la v\u00e9rit\u00e9 du hasard<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pour rester fid\u00e8le \u00e0 cette qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9, Djamel Lakehal a banni le fig\u00e9. Sa cam\u00e9ra capte l\u2019improvisation, l&rsquo;impr\u00e9visible. Une r\u00e9p\u00e9tition devient le pivot de l\u2019\u0153uvre ; une confidence arrach\u00e9e au hasard r\u00e9v\u00e8le davantage qu&rsquo;une confession sc\u00e9naris\u00e9e. Cette mise \u00e0 nu, o\u00f9 certains musiciens ignorent jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 de leurs partenaires avant de monter sur sc\u00e8ne, conf\u00e8re au film une texture unique : une fragilit\u00e9 suspendue, seule garante de la sinc\u00e9rit\u00e9 du t\u00e9moignage.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le choc de la reconnaissance : un miroir pour l\u2019avenir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le v\u00e9ritable s\u00e9isme a eu lieu hors champ. Le 21 juin dernier, pour la F\u00eate de la Musique, la cin\u00e9math\u00e8que de Batna a rouvert ses portes apr\u00e8s des lustres de l\u00e9thargie. Devant une salle comble de 400 personnes, le film a agi comme un miroir magique.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour les anciens, ce fut le temps des retrouvailles avec un \u00ab\u00a0soi\u00a0\u00bb oubli\u00e9. Pour la jeunesse, ce fut un choc : la d\u00e9couverte sid\u00e9rante que leur ville avait \u00e9t\u00e9, autrefois, un \u00e9picentre de cr\u00e9ation et d&rsquo;audace.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9pilogue : retisser la trame<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En d\u00e9finitive, <em>Back to Town<\/em> refuse l&rsquo;id\u00e9alisation facile du pass\u00e9. Il soul\u00e8ve une interrogation plus troublante : que devient une cit\u00e9 qui ampute sa propre m\u00e9moire ? Pour le cin\u00e9aste, l&rsquo;urgence est de retisser la trame, de redonner un visage \u00e0 l&rsquo;oubli et de r\u00e9activer la m\u00e9moire collective avant qu&rsquo;elle ne s&rsquo;\u00e9vapore.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 travers l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e des Play Boys, ce sont des milliers d\u2019histoires tues et de voix \u00e9teintes que Lakehal tente de sauver du naufrage. Le film ne pr\u00e9tend pas \u00e0 l&rsquo;exhaustivit\u00e9, mais il livre une preuve \u00e9clatante : quelques accords bien plac\u00e9s et un regard fraternel vers hier suffisent parfois \u00e0 faire rena\u00eetre demain.<\/p>\n\n\n\n<p>S.B.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chercheur et r\u00e9alisateur alg\u00e9rien bas\u00e9 \u00e0 Zurich en Suisse. Apr\u00e8s une carri\u00e8re universitaire prestigieuse en France, Allemagne, Suisse et au MIT (Le Massachusetts Institute of Technology), Djamel Lakehal fonde Caravanserai Art pour soutenir la cr\u00e9ation contemporaine. Laur\u00e9at du Prix du chercheur alg\u00e9rien en 2018, il poursuit aujourd\u2019hui, au sein de Regent Films, une \u0153uvre m\u00ealant po\u00e9sie, m\u00e9moire et r\u00e9cits transculturels. Dans son prochain opus, il s\u2019attaque \u00e0 un monstre de l\u2019art, le peintre plasticien Djaballah Djamel Bellakh, monument batn\u00e9en du patrimoine pictural.\u00a0 <\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Samir BOUZIDI \u00c0 la cin\u00e9math\u00e8que de Constantine, en ce jeudi printanier, le temps s\u2019est fig\u00e9 puis a bascul\u00e9. Entre les riffs de guitare des mythiques Play-Boys et le regard d&rsquo;un expatri\u00e9 rigoureux, le documentaire de Djamel Lakehal offre un \u00ab Retour vers le futur \u00bb inattendu. 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