La mémoire est, tout compte fait, le socle identitaire et inébranlable d’une Algérie vaillante et valeureuse qui n’oublie pas. Elle ne se contente pas de panser ses blessures ; elle les érige en boussole pour forger une conscience nationale indocile et souveraine. C’est précisément cette force intérieure qui confère au pays la capacité de tendre la main, non par l’oubli ou la complaisance d’une amnésie salvatrice, mais par la volonté de construire sur le socle exigeant de la réparation mémorielle. Aujourd’hui, cette exigence de vérité semble enfin trouver un écho à Paris, ouvrant la voie à un dialogue où la reconnaissance des ombres du passé devient la condition sine qua non d’un avenir commun.
Le ciel diplomatique entre Alger et Paris, longtemps chargé de nuages électriques et de silences pesants, semble enfin s’éclaircir. Après deux années de turbulences marquées par des rappels d’ambassadeurs et des crispations mémorielles, les deux capitales opèrent un virage stratégique vers une normalisation nécessaire. Ce dégel, qui dépasse la simple courtoisie protocolaire, s’est cristallisé autour d’une séquence politique de haute intensité : le retour du diplomate Stéphane Romatet à son poste et la visite officielle en terre algérienne d’Alice Rufo, ministre déléguée chargée des Anciens combattants. Ce rapprochement, opéré sous le signe du pragmatisme, dessine les contours d’une nouvelle ère où la sécurité, la migration et la mémoire ne sont plus des obstacles, mais les piliers d’un dialogue souverain et renouvelé.
Un retour symbolique au service de la stabilité
L’élément déclencheur de ce renouveau est sans conteste le retour à Alger de l’ambassadeur de France, Stéphane Romatet. Sa présence aux côtés de la ministre Alice Rufo, dès vendredi 8 mai, met fin à une absence de plus d’un an qui symbolisait la profondeur du fossé creusé entre l’Élysée et El Mouradia. En reprenant officiellement ses fonctions, le diplomate envoie un signal limpide : la France cherche à rétablir un canal de communication stable et pérenne. Ce geste politique fort a trouvé son écho samedi, lors de l’audience accordée par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, à l’émissaire française.
Cette rencontre au sommet, à laquelle ont pris part les poids lourds de la diplomatie et de l’intérieur algériens, notamment Ahmed Attaf et Brahim Merad, a permis la transmission d’un message personnel d’Emmanuel Macron à son homologue algérien. Au-delà des mots, c’est la composition de la délégation et la solennité de l’accueil qui témoignent d’une volonté commune de clore le chapitre des malentendus. Pour Paris, il s’agit de reconquérir une confiance érodée ; pour Alger, de s’assurer que ce nouveau départ repose sur un respect mutuel des intérêts nationaux et des sensibilités historiques.
La sécurité et la migration comme leviers de coopération
Si le langage diplomatique privilégie souvent les symboles, les dossiers techniques n’en demeurent pas moins le véritable moteur de cette réconciliation. Alice Rufo a été on ne peut plus explicite : les mois à venir doivent être « utiles » aux intérêts des deux nations. Cette utilité se décline en priorité sur le terrain de la sécurité et de la défense. Dans un environnement régional instable, où le Sahel demeure une zone de fractures et où la Méditerranée exige une surveillance accrue, la coordination entre Alger et Paris redevient une nécessité impérieuse. Les deux États entendent densifier leurs échanges pour répondre aux défis terroristes et aux instabilités géopolitiques qui menacent leur voisinage commun.
Le volet migratoire, souvent point d’achoppement par le passé, fait lui aussi l’objet d’un consensus retrouvé. La visite en février dernier du ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, avait déjà jeté les bases d’une reprise de la coopération technique. Aujourd’hui, Paris se félicite ouvertement de la fluidité retrouvée dans ce domaine et affiche l’ambition d’intensifier les mécanismes de coordination. Parallèlement, la lutte contre le narcotrafic et les réseaux criminels transnationaux s’impose comme un nouveau chantier majeur. La convergence des vues sur la nécessité de démanteler ces structures mafieuses souligne une volonté de sécuriser non seulement les frontières, mais aussi les tissus sociaux des deux rives.
Le courage de la mémoire face au tragique de l’histoire
C’est sans doute sur le terrain mémoriel que le changement de ton est le plus saisissant. En se rendant à Sétif pour commémorer les massacres du 8 mai 1945, Alice Rufo a posé un acte d’une portée historique considérable. En déposant une gerbe devant la stèle dédiée aux victimes de la répression coloniale à Sétif, Guelma et Kherrata, la représentante française a choisi d’affronter le passé « avec lucidité ». Ses paroles, appelant au courage de regarder l’histoire telle qu’elle s’est réellement déroulée, résonnent comme une reconnaissance attendue de la douleur algérienne.
Ce geste n’est pas qu’une simple parenthèse émotionnelle. Il s’accompagne d’une décision concrète : la relance des travaux de la commission mixte d’historiens franco-algériens. Créée en 2022 mais mise en sommeil depuis le printemps 2024, cette instance scientifique retrouve sa mission première : documenter sans tabou la période coloniale et la guerre d’indépendance. En confiant à nouveau le récit historique aux chercheurs, les deux gouvernements cherchent à apaiser les passions politiques pour construire une mémoire apaisée, condition sine qua non d’une relation bilatérale décomplexée.
Des dossiers sensibles en voie de résolution
Le dégel se mesure également à la capacité des deux parties à traiter des dossiers individuels complexes qui empoisonnaient l’atmosphère médiatique. Le cas du journaliste français Christophe Gleizes, détenu depuis un an après son arrestation à Tizi-Ouzou , semble entrer dans une phase de dénouement. Condamné en appel pour « apologie du terrorisme », le reporter va bénéficier d’une visite consulaire imminente menée par l’ambassadeur Romatet. Le retrait récent de son pourvoi en cassation est interprété par les observateurs comme un signal juridique ouvrant potentiellement la voie à une mesure de clémence présidentielle. Le règlement de cette affaire ôterait une épine majeure dans le pied de la diplomatie française, tout en démontrant la souveraineté judiciaire de l’Algérie.
L’amorce d’un partenariat pragmatique et durable
Au terme de cette visite, le constat est celui d’une réinitialisation profonde. L’Algérie et la France semblent avoir compris que l’affrontement permanent était un luxe que leurs intérêts respectifs ne pouvaient plus s’offrir. Qu’il s’agisse de la gestion des flux migratoires, de la lutte contre l’insécurité régionale ou du développement économique, les complémentarités sont trop nombreuses pour être ignorées.
Le chemin reste certes semé d’embûches, tant le poids de l’histoire et les divergences de doctrine peuvent ressurgir à tout moment. Cependant, l’approche actuelle, résolument pragmatique, privilégie les résultats concrets aux postures idéologiques. En acceptant de traiter les dossiers sensibles avec sérénité et en plaçant la reconnaissance mémorielle au cœur du dialogue, Alger et Paris posent les jalons d’un partenariat qui se veut, cette fois, à la hauteur des enjeux du XXIe siècle. Le dégel stratégique est en marche, porté par une conviction partagée : l’avenir de la Méditerranée se joue, pour une grande part, sur l’axe entre ces deux capitales que tout lie, malgré les cicatrices du temps.
S.B.



