Dans l’épreuve comme au sommet de l’État, Liamine Zeroual aura incarné une rare alchimie entre fermeté et probité. Fidèle à ses principes, l’ancien président laisse l’image d’un homme pour qui l’honneur guidait l’action, jusque dans le choix, exceptionnel, de quitter le pouvoir.
Avec la disparition de l’ancien président de la République, le moudjahid Liamine Zeroual, survenue samedi soir à l’hôpital militaire Mohamed Seghir Nekkache à Alger, l’Algérie perd l’une de ses figures les plus singulières et les plus respectées. À 84 ans, celui qui aura marqué de son empreinte une période charnière de l’histoire nationale s’éteint en laissant derrière lui une image rare d’intégrité et de retenue.
Dès l’annonce de son décès, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, accompagné du chef d’état-major de l’Armée nationale populaire, le général d’armée Saïd Chanegriha, s’est recueilli au Palais du peuple, saluant la mémoire d’un homme d’État qui aura traversé les épreuves les plus dures du pays.
Un parcours forgé dans la lutte et la discipline
Né le 3 juillet 1941 à Batna, au cœur des Aurès, Liamine Zeroual rejoint très tôt, à seulement 16 ans, les rangs de l’Armée de libération nationale (ALN), en pleine guerre d’indépendance. Après 1962, il poursuit sa carrière au sein de l’Armée nationale populaire (ANP), où il bénéficie d’une formation militaire de haut niveau, notamment à l’étranger.
Sa progression est méthodique. Il dirige plusieurs institutions stratégiques, dont l’École militaire de Batna puis l’Académie militaire de Cherchell. Il occupe également des postes de commandement dans différentes régions militaires avant d’être nommé, en 1989, commandant des forces terrestres.
Mais déjà, une ligne de conduite se dessine : rigueur, indépendance et refus des compromis. En 1990, en désaccord avec le président Chadli Bendjedid sur la réorganisation de l’armée, il quitte ses fonctions, préférant se retirer plutôt que de céder.
L’homme du recours en temps de crise
Son retrait sera de courte durée. En 1993, alors que l’Algérie s’enfonce dans la violence de la décennie noire, il est rappelé aux responsabilités. Il prend d’abord la tête du ministère de la Défense, avant d’être désigné, en janvier 1994, chef de l’État par le Haut Comité d’État (HCE), dans un contexte de vacance du pouvoir après la démission de Chadli Bendjedid en 1992.
En 1995, il choisit de soumettre sa légitimité au suffrage universel lors de la première élection présidentielle pluraliste de l’Algérie indépendante. Malgré les menaces terroristes, la participation est massive. Il est élu avec plus de 61 % des voix, une légitimité électorale rarement égalée dans l’histoire politique nationale.
Gouverner au cœur de la tourmente
Au pouvoir, Liamine Zeroual tente d’abord d’ouvrir des voies de dialogue pour mettre fin à la crise. Il engage des discussions avec des figures islamistes emprisonnées et explore des solutions politiques. Mais face à l’escalade de la violence, il opte pour une stratégie ferme.
Il lance une lutte résolue contre les groupes armés tout en initiant des mesures de réconciliation, notamment la loi dite de la « rahma » en faveur des repentis. En 1996, il fait adopter une nouvelle Constitution limitant à deux le nombre de mandats présidentiels, une avancée majeure dans le contexte politique régional.
Sur la scène internationale, il impose également un style marqué par la souveraineté. En 1995, il refuse une rencontre avec le président français Jacques Chirac, jugeant les conditions proposées inacceptables — un geste qui renforce son image d’homme attaché à la dignité nationale.
Le choix rare de quitter le pouvoir
C’est pourtant dans son rapport au pouvoir que Liamine Zeroual se distingue le plus. En 1998, contre toute attente, il annonce qu’il ne briguera pas un nouveau mandat et décide d’organiser une élection présidentielle anticipée.
En avril 1999, il transmet le pouvoir à Abdelaziz Bouteflika dans le cadre d’une transition pacifique — une première dans l’histoire de l’Algérie indépendante.
Ce choix volontaire de se retirer, sans contrainte ni pression apparente, reste l’un des actes les plus marquants de sa carrière et contribue largement à son aura.
Une figure respectée, au-delà du pouvoir
Après son départ, Liamine Zeroual se retire à Batna, menant une vie simple, loin des cercles du pouvoir. Refusant à plusieurs reprises de revenir sur le devant de la scène — notamment en 2003, 2014 et lors du Hirak de 2019 — il consolide son image d’homme fidèle à ses principes.
Même sollicité pour jouer un rôle dans des transitions politiques sensibles, il décline, refusant toute démarche en dehors du cadre constitutionnel.
Dans les moments d’incertitude, son nom revient pourtant régulièrement comme une figure de recours. Une reconnaissance rare, fondée sur une réputation d’intégrité, de sobriété et de sens de l’État.
L’héritage d’une singularité
Derrière son apparente austérité, les témoignages décrivent un homme proche du peuple, attaché à la simplicité et aux valeurs fondamentales. Peu enclin aux discours, il privilégiait l’action et la discrétion.
Témoin clé de la décennie noire, Liamine Zeroual restera dans l’histoire comme un dirigeant atypique : un militaire devenu président par devoir, un homme d’État qui n’a jamais cherché le pouvoir, et qui a su, fait rare, le quitter volontairement.
Il a choisi d’être inhumé dans sa ville natale de Batna, bouclant ainsi le parcours d’un homme resté fidèle à ses racines.
Au-delà de son parcours, c’est peut-être cette constance — celle d’un homme que le pouvoir n’a pas transformé — qui constitue son héritage le plus précieux.
S.B.



