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Constantine
samedi 11 avril 2026

Constantine : « Retour vers le futur » pour les Play-Boys

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Par Samir BOUZIDI

À la cinémathèque de Constantine, en ce jeudi printanier, le temps s’est figé puis a basculé. Entre les riffs de guitare des mythiques Play-Boys et le regard d’un expatrié rigoureux, le documentaire de Djamel Lakehal offre un « Retour vers le futur » inattendu. Le documentaire Back to Town a opéré une véritable faille spatio-temporelle. Entre nostalgie salvatrice et choc des cultures, le film ressuscite l’épopée des groupes de rock des années fastes post-indépendance. Entre remise en question des dogmes et réconciliation intergénérationnelle, cette immersion mémorielle cherche à réparer le lien rompu entre les aînés et les jeunes. Une jeunesse dont l’horizon est souvent obstrué par le poids de dogmatismes étroits et de clivages idéologiques.

Le choc des mondes

Dès les premières vibrations électriques, le malaise s’installe, presque palpable. Dans l’obscurité de la salle, des instruments maniés par des mains d’un autre âge — des musiciens semblant surgir d’une galaxie lointaine — déchirent le silence. Face à cette résurrection sonore, une partie de la jeune assistance, déconcertée, s’esclaffe avant de s’éclipser à l’indienne. Ne restent alors essentiellement que quelques fidèles, gardiens nostalgiques d’un temps qui s’étiole, spectateurs d’un « retour vers le futur » inattendu.

Pourtant, le spectacle est saisissant : des « papys rockeurs » s’abandonnent à la scène avec une jubilation enfantine. Ils domptent guitares et synthétiseurs avec une virtuosité intacte, fredonnant les accords de Que je t’aime, de Johnny Hallyday, ressuscitant l’insouciance et la ferveur des années yéyé algériennes. Si pour certains, l’instant est une immersion mémorielle bouleversante, pour d’autres, cette mise en lumière d’une Algérie plurielle et rock’n’roll frise l’hérésie, bousculant des dogmes aujourd’hui pétrifiés. Ainsi toute œuvre porte en elle son lot d’ombres et de lumières, s’attirant tour à tour la ferveur des uns ou le désaveu des autres. Pourtant, la véritable victoire réside dans l’audace du premier pas : ce moment de bascule où l’on s’autorise à faire battre son cœur à découvert. Dans ce geste, il y a l’espoir fragile de ranimer un fragment de l’âme batnéenne et de jeter une passerelle vers demain, afin que la jeunesse puisse enfin y poser le pied. Contemplant ce lien retrouvé, Djamel Lakehal voyait le regard de sa propre nièce s’illuminer d’une clarté nouvelle : une ville qui, soudain, ne se contentait plus d’exister, mais recommençait à raconter une histoire.

Filmer pour ne pas mourir

Back to Town n’est pas qu’une simple projection ; c’est une halte mémorielle nécessaire. À travers les accords du groupe mythique Les Play-Boys, le réalisateur Djamel Lakehal ambitionne de sauver les reliques d’un patrimoine culturel immatériel avant sa dissolution totale. Ici, la caméra se fait acte de résistance. Comme le souligne le film avec force : « Ce n’est pas de la nostalgie, c’est de la résistance à l’oubli ».

Le documentaire s’érige en archive vivante, un rempart contre l’effacement. Qui de mieux qu’un expatrié, doublé d’un scientifique, pour orchestrer ce sauvetage ? Alliant la rigueur académique à la sensibilité de l’exil, Djamel Lakehal transmute ses souvenirs personnels en un éclat universel pour sa ville de cœur, Batna. Entre amour filial et analyse clinique, il restitue une cité lumineuse, telle qu’elle subsiste dans l’imaginaire de ceux qui refusent de la voir s’éteindre.

La mémoire face au tribunal des mœurs

Au-delà de la dédicace familiale et de la transmission intergénérationnelle, le film soulève une question brûlante : la mémoire doit-elle consoler ou déranger ? Le constat est âpre. La traversée des cendres de la « décennie noire » a profondément altéré le logiciel sociétal. Elle a instauré un climat de suspicion sentencieux, où toute référence à l’ancienne tolérance culturelle est perçue comme une provocation. En condamnant pernicieusement ce passé, la société semble avoir rompu le cordon ombilical avec le mode de vie intense et audacieux de la génération des boomers.

Back to Town nous rappelle que filmer, c’est archiver, mais c’est aussi recoudre les morceaux d’une identité nationale fragmentée par l’histoire. C’est avant tout un acte de sauvegarde.

Dans une époque où tout s’accélère, où les repères culturels s’effacent, filmer Batna devient un geste presque vital. Le documentaire agit comme une archive vivante, capturant des fragments d’histoire que personne d’autre ne prend le temps de préserver.

Le Chant de la Transmission ou l’Art de Recoudre le Temps

À Batna, chaque photogramme de « Back to Town – Batna que je t’aime, que je t’aime » palpite d’une urgence silencieuse : celle de panser les plaies de la mémoire. Premier opus de Djamel Lakehal, récemment couronné au Festival International du Cinéma d’Alger, ce documentaire dépasse la simple chronique musicale. Il s’aventure dans les interstices du silence, exhume des fragments de vie enfouis et s’emploie à restaurer le dialogue là où la transmission entre les générations semblait s’être irrémédiablement rompue.

L’éveil d’une conscience : du bitume au souvenir

Rien ne prédestinait Djamel Lakehal aux lumières du septième art. Chercheur et entrepreneur, évoluant entre les rives de l’Algérie et de l’Europe, il revient sur ses terres natales porté par une intuition fébrile. Ce n’est pas tant la mue architecturale de Batna ou l’inexorabilité du béton qui l’inquiètent, mais une érosion plus insidieuse : l’effacement des empreintes, la dilution du récit collectif et la perte des points cardinaux qui forgent l’identité d’une cité.

Le basculement s’opère devant l’immobilité d’une photographie sépia. Trois silhouettes juvéniles, guitares en bandoulière, le regard fier tourné vers un horizon de possibles : Les Play Boys. Ce groupe mythique des années 1960, porté par l’audace de Lazhar Hadj Tayeb et Laid Benmahmoud, infusait l’énergie tellurique des Beatles dans le terreau fertile de Batna. Dès lors, le film n’est plus un projet ; il devient une nécessité vitale.

Quand les spectres retrouvent la lumière

Loin des structures narratives conventionnelles, le film progresse par affinités électives et résonances intimes. Sous l’œil de la caméra, deux jeunes musiciens contemporains croisent le sillage de Lazhar et Nabil, gardiens du temple des Play Boys. Sur le papier, un gouffre les sépare — codes, époques, références. Dans la réalité, l’alchimie est immédiate.

Ici, la transmission ne s’encombre pas de discours didactiques. Elle se niche dans la mémoire du geste, dans une certaine rigueur du toucher, dans un héritage presque instinctif. À la sagesse des aînés répond la fougue de la jeunesse, animée par le désir ardent de ranimer des braises que l’on croyait éteintes. De cette rencontre naît un défi : rejouer ensemble. Non par pure nostalgie, mais pour éprouver la solidité de ce qui nous unit encore.

L’apothéose se joue au cinéma Le Régent. Les premières notes de « Que je t’aime » s’élèvent, transfigurant le tube de Johnny Hallyday en un pont jeté entre les âges. La musique n’est plus qu’un prétexte ; ce qui s’y joue est une réconciliation.

Batna : une académie à ciel ouvert

En filigrane, Back to Town interroge une singularité locale. Comment cette ville, dépourvue de conservatoires et d’institutions formelles, a-t-elle pu faire éclore une telle effervescence artistique entre 1950 et 1970 ?

La clé du mystère réside dans une transmission organique. À Batna, on s’éveillait au monde par l’imitation, par l’écoute, par le compagnonnage informel. Les anciens, maîtres sans le savoir, forgeaient les cadets dans une chaîne humaine aussi fragile que vivace. Le film convoque ces voix essentielles : Kamel Draoui, pilier du groupe Es’saada, ou encore Cheikh Majid Amamra. À ce chœur s’ajoute l’écho mélancolique de l’écrivain Jean-Noël Pancrazi, Batnéen de cœur, dont le retour après des décennies d’exil vient souligner la précarité de ce patrimoine menacé de disparition.

L’esthétique de l’instant : la vérité du hasard

Pour rester fidèle à cette quête de vérité, Djamel Lakehal a banni le figé. Sa caméra capte l’improvisation, l’imprévisible. Une répétition devient le pivot de l’œuvre ; une confidence arrachée au hasard révèle davantage qu’une confession scénarisée. Cette mise à nu, où certains musiciens ignorent jusqu’à l’identité de leurs partenaires avant de monter sur scène, confère au film une texture unique : une fragilité suspendue, seule garante de la sincérité du témoignage.

Le choc de la reconnaissance : un miroir pour l’avenir

Le véritable séisme a eu lieu hors champ. Le 21 juin dernier, pour la Fête de la Musique, la cinémathèque de Batna a rouvert ses portes après des lustres de léthargie. Devant une salle comble de 400 personnes, le film a agi comme un miroir magique.

Pour les anciens, ce fut le temps des retrouvailles avec un « soi » oublié. Pour la jeunesse, ce fut un choc : la découverte sidérante que leur ville avait été, autrefois, un épicentre de création et d’audace.

Épilogue : retisser la trame

En définitive, Back to Town refuse l’idéalisation facile du passé. Il soulève une interrogation plus troublante : que devient une cité qui ampute sa propre mémoire ? Pour le cinéaste, l’urgence est de retisser la trame, de redonner un visage à l’oubli et de réactiver la mémoire collective avant qu’elle ne s’évapore.

À travers l’épopée des Play Boys, ce sont des milliers d’histoires tues et de voix éteintes que Lakehal tente de sauver du naufrage. Le film ne prétend pas à l’exhaustivité, mais il livre une preuve éclatante : quelques accords bien placés et un regard fraternel vers hier suffisent parfois à faire renaître demain.

S.B.

Chercheur et réalisateur algérien basé à Zurich en Suisse. Après une carrière universitaire prestigieuse en France, Allemagne, Suisse et au MIT (Le Massachusetts Institute of Technology), Djamel Lakehal fonde Caravanserai Art pour soutenir la création contemporaine. Lauréat du Prix du chercheur algérien en 2018, il poursuit aujourd’hui, au sein de Regent Films, une œuvre mêlant poésie, mémoire et récits transculturels. Dans son prochain opus, il s’attaque à un monstre de l’art, le peintre plasticien Djaballah Djamel Bellakh, monument batnéen du patrimoine pictural. 

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