Dans un contexte mondial marqué par les tensions sur les chaînes d’approvisionnement et la volatilité des marchés agricoles, l’Algérie engage une réponse d’envergure : industrialiser massivement sa production laitière pour rompre avec une dépendance structurelle aux importations. Avec le mégaprojet « Baladna » à Adrar, véritable « Plan Marshall » laitier, le pays transforme son désert en levier stratégique, conjuguant capitaux internationaux, technologie de pointe et ambition souveraine.
L’Algérie accélère sa marche vers la souveraineté alimentaire. Avec le déploiement effectif de la deuxième phase du mégaprojet agro-industriel « Baladna », le pays engage une transformation structurelle de sa filière laitière. Bien au-delà d’une simple réforme agricole, il s’agit d’un basculement vers une industrialisation massive de la production, au cœur même du Sahara, afin de réduire durablement la dépendance aux importations de lait en poudre.
Porté par un partenariat stratégique entre l’État algérien et le groupe qatari Baladna, ce projet d’envergure continentale, implanté dans la wilaya d’Adrar, entre désormais dans une phase décisive. Après un premier jalon lancé en juillet 2025, marqué par un investissement initial dépassant les 500 millions de dollars, un second lot de contrats, d’un montant supérieur à 635 millions de dollars, a été signé à Alger. Cette étape acte le passage du projet de la conception à l’exécution opérationnelle.
Une montée en puissance industrielle assumée
La cérémonie de signature, organisée au Centre international des conférences Abdellatif-Rahal, sous la présidence du ministre de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche, Yacine El-Mahdi Oualid, a consacré l’entrée du projet dans une séquence structurante. Les accords conclus couvrent des segments clés : travaux de génie civil, réalisation d’une centrale à béton, construction d’infrastructures d’hébergement et, surtout, constitution du cheptel bovin.
Pour les responsables du projet, cette phase constitue un tournant stratégique. Le président du Conseil d’administration de Baladna Algérie, Ali Al-Ali, évoque une « étape charnière », marquant le déploiement concret des capacités de production. Une analyse partagée par les autorités algériennes, pour qui cette avancée traduit un engagement réel des partenaires et une dynamique d’exécution désormais irréversible.
Un pont aérien inédit pour bâtir un cheptel d’exception
Au cœur de cette deuxième phase se trouve une opération logistique hors norme : l’importation de 30 000 vaches laitières en provenance de neuf États américains. Prévue à partir de novembre 2026, cette opération mobilisera 109 vols, avec une moyenne de 300 bovins transportés par rotation.
Le choix du transport aérien, plutôt que maritime, répond à des exigences strictes de biosécurité et de performance. Il permet de réduire considérablement les délais de transit tout en préservant la qualité génétique du cheptel. Les responsables parlent d’un véritable « pont aérien » entre les États-Unis et l’Algérie, étalé sur une période de dix mois.
Cette coopération se matérialise également sur le terrain. Des visites ont été effectuées sur le site d’Adrar par des représentants américains, dont le chargé d’affaires Mark Shapiro, accompagnés de partenaires industriels tels que Valmont. Ces missions ont permis de constater l’implication directe des États-Unis dans ce qui est présenté comme l’un des plus vastes projets agricoles du continent africain.
Un projet structurant à l’échelle nationale
S’étendant sur une superficie de 117 000 hectares, le projet Baladna figure déjà parmi les plus grandes exploitations agricoles intégrées au monde. À terme, il ambitionne d’accueillir jusqu’à 270 000 têtes bovines et de produire 1,7 milliard de litres de lait par an, dont près de 194 000 tonnes de lait en poudre.
L’objectif stratégique est clair : couvrir jusqu’à 50 % des besoins nationaux en lait en poudre, réduire significativement la facture des importations et renforcer la sécurité alimentaire. En parallèle, le projet devrait contribuer à augmenter l’offre en viande rouge sur le marché local.
Au-delà des performances attendues, les autorités mettent en avant un modèle de transformation territoriale inédit. Le projet vise à convertir des terres désertiques en pôles agro-industriels intégrés, générateurs de valeur et d’emplois dans les régions du Sud, longtemps marginalisées dans les dynamiques économiques nationales.
Une intégration croissante du tissu industriel local
L’un des aspects marquants de cette phase réside dans la mobilisation accrue des entreprises nationales. Sept sociétés algériennes participent déjà au chantier, dont la Société nationale de génie civil et bâtiment (GCB), filiale du groupe Sonatrach. Cette dernière est notamment chargée de l’aménagement des infrastructures destinées à accueillir plus de 33 000 vaches dans un premier temps.
Pour le Fonds national d’investissement (FNI), partenaire clé du projet, cette orientation permet de limiter les sorties de devises tout en stimulant le tissu productif local. Elle ouvre également des perspectives importantes pour les PME et les start-up, appelées à s’intégrer progressivement dans la chaîne de valeur du projet.
Un levier stratégique pour la souveraineté alimentaire
Lancé officiellement en avril 2024 à la faveur d’un accord entre Alger et Doha, ce projet estimé à plus de 3,5 milliards de dollars s’inscrit dans une vision stratégique partagée. Structuré autour de trois pôles intégrés – production fourragère, élevage bovin et transformation industrielle – il repose sur l’utilisation de technologies agricoles avancées.
À terme, il devrait générer des milliers d’emplois directs et indirects, tout en contribuant à la diversification de l’économie nationale. Pour les autorités qataries, ce partenariat incarne une convergence de vues autour des enjeux de sécurité alimentaire et d’investissement durable.
Une ambition politique assumée
Au-delà de sa dimension économique, le projet Baladna s’apparente à un véritable manifeste politique. En misant sur la valorisation du Grand Sud, l’Algérie redéfinit les contours de sa croissance et affirme sa volonté de bâtir une indépendance alimentaire durable.
Ce projet illustre la convergence de trois leviers majeurs : des capitaux qataris, une expertise technologique internationale, notamment américaine, et une volonté politique nationale affirmée. Il dessine les bases d’un nouveau modèle de développement, où le désert devient un espace de production stratégique.
Le défi de la durabilité
Si les ambitions sont à la hauteur des investissements engagés, l’enjeu réside désormais dans la pérennité du projet. La réussite de Baladna dépendra de sa capacité à transformer cet effort financier et technologique en résultats durables, capables de sécuriser l’approvisionnement alimentaire du pays sur le long terme.
Avec l’entrée en vigueur de cette deuxième phase, l’Algérie franchit un cap décisif. Le défi n’est plus seulement de produire, mais de consolider un modèle résilient, apte à répondre aux exigences économiques, environnementales et sociales des décennies à venir.
Reste désormais l’épreuve du temps. Car au-delà des chiffres et des infrastructures, c’est la capacité à inscrire ce projet dans la durée qui déterminera son véritable succès. Si le pari est tenu, le Sahara ne sera plus seulement une étendue à conquérir, mais le socle d’une indépendance alimentaire durable, où produire localement ne sera plus une ambition, mais une évidence.
L.R.



