Plus de 11 millions de visiteurs accueillis en 2025, un chiffre qui confirme le retour en force de la destination tunisienne. Mais derrière cette performance en trompe-l’œil se cache un paradoxe qui inquiète les professionnels du secteur : les touristes affluent, l’argent, lui, ne suit pas.
Les chiffres donnent le vertige : plus de 11 millions d’arrivées enregistrées l’an dernier, une fréquentation qui place la Tunisie parmi les destinations les plus dynamiques du pourtour méditerranéen. Sur le papier, la reprise est éclatante. Dans les faits, elle rapporte étonnamment peu.
C’est le chiffre qui fait tiquer les professionnels du secteur : chaque visiteur ne laisse en moyenne que 250 dollars dans l’économie tunisienne durant son séjour. Un montant jugé dérisoire au regard du volume de fréquentation. Selon le média Web Manager Center, cette faiblesse s’explique avant tout par la structure même de l’offre touristique tunisienne, massivement tournée vers le balnéaire low-cost et les formules tout compris, qui verrouillent la dépense des vacanciers à l’intérieur des complexes hôteliers, loin des commerces, restaurants et prestataires locaux.
Résultat : sur les 11 millions de touristes accueillis en 2025, les recettes générées plafonnent à 2,75 milliards de dollars — un montant qu’une analyse sectorielle n’hésite pas à qualifier de « paradoxe ». Côté institutionnel, la Banque centrale de Tunisie avance de son côté un total de 8 096,9 millions de dinars tunisiens de recettes touristiques pour 2025, en progression de 6,5 % sur un an.
La comparaison avec le voisin marocain achève de donner la mesure du problème. Le Maroc, avec 19,8 millions de touristes accueillis, a engrangé 14,7 milliards de dollars de recettes, soit une dépense moyenne de 742 dollars par visiteur — près de trois fois plus qu’en Tunisie. Un écart qui ne tient pas tant au nombre de visiteurs qu’à la nature de la clientèle et à la diversité de l’offre proposée.
Des flux difficiles à capter statistiquement
La composition du flux touristique tunisien apporte un premier élément d’explication. Plus de la moitié des visiteurs — 53 % — viennent d’Algérie et de Libye. Leur poids économique réel, pourtant significatif, échappe largement aux statistiques officielles, une partie des transactions de change s’effectuant hors des circuits bancaires classiques, sur le marché parallèle.
Quant aux touristes européens — Français, Allemands, Belges en tête — leur cas illustre une autre limite du modèle : l’essentiel de leur budget est réglé avant même le départ, directement dans leur pays d’origine, au moment de la réservation du forfait tout compris. Une fois sur place, leurs dépenses annexes restent marginales, la quasi-totalité des prestations étant déjà incluse dans le package.
Le constat se résume en une phrase : la Tunisie n’a pas de problème d’affluence, elle a un problème de captation de la valeur. Le pays attire, mais peine à transformer cette attractivité en revenus réellement injectés dans l’économie locale.
La situation est d’autant plus préoccupante que les signaux pour la saison à venir ne sont pas rassurants : les réservations pour l’été 2026 accusent déjà un recul de 10 % par rapport à 2025.
Vers un changement de modèle ?
Face à ce constat, les acteurs du secteur appellent à une refonte en profondeur de la stratégie touristique nationale : diversifier une offre encore trop concentrée sur le balnéaire, monter en gamme pour capter une clientèle à plus fort pouvoir d’achat, et développer des segments alternatifs — tourisme culturel, saharien, de niche — capables de générer davantage de valeur ajoutée. Le potentiel touristique du pays n’est pas en cause. C’est sa capacité à en tirer pleinement profit qui est aujourd’hui questionnée.



