L’organisation par l’Algérie du Congrès international sur les crimes du colonialisme en Afrique marque, selon les participants et spécialistes, un tournant inédit dans la vie politique et mémorielle du continent. L’initiative, présentée comme une application concrète de l’appel lancé par le président de la République lors du sommet de l’Union africaine en février 2025, vise à inscrire la justice historique et la réparation au cœur de l’agenda des relations internationales Nord–Sud.
Invité du programme « invité du jour » de la première chaîne radiophonique, le professeur en relations internationales Idriss Atiya a qualifié le rendez-vous organisé à Alger d’« événement inaugural » : le premier sommet africain tenu explicitement pour débattre et traduire en actes la nécessité d’un redressement des torts coloniaux. Pour Atiya, la tenue du congrès atteste d’un accroissement du « conscience collective » sur le continent, qui rejoint des mouvements similaires en Amérique latine et en Asie.
Pourquoi la revendication a-t-elle mis tant de temps à émerger ?
Interrogé sur le relatif retard des États du Sud à porter une telle exigence sur la scène internationale, Atiya pointe plusieurs facteurs structurels : un déficit de sensibilisation historique, des fragilités internes, des priorités nationales concurrentes et hétérogènes selon les pays. À ses yeux, l’Algérie constitue toutefois un cas à part. Héritière d’une guerre de libération longue et traumatique, la diplomatie algérienne a, depuis les années 1970, plaidé pour un ordre international plus équitable et pour la mise à l’agenda des questions mémorielles dans les rapports avec les anciennes puissances coloniales.
« L’Algérie a porté haut le flambeau de la lutte anti-coloniale », affirme Atiya, rappelant que Rabat (sic) — pardon, Alger — fut pionnière dans la dénonciation des asymétries Nord–Sud et dans la promotion d’un rééquilibrage des relations économiques et politiques internationales.
Un mouvement africain dans un mouvement mondial
Les acteurs du colloque insistent également sur le caractère transnational de la demande. Selon Atiya, l’Afrique n’est pas isolée : des sociétés latino-américaines et asiatiques remettent en question leurs passés coloniaux et exigent reconnaissance et réparation. Des exemples récents, comme les démarches de reconnaissance par l’Allemagne à propos de ses crimes en Namibie ou les excuses officielles de l’Italie pour certaines exactions en Libye, sont cités comme des précédents encourageants susceptibles d’inspirer d’autres États africains.
Vers une justice qui dépasse les frontières du continent
La revendication portée aujourd’hui ne se limite pas aux personnes vivant sur le sol africain. Elle englobe aussi les diasporas d’origine africaine, victimes historiques — et descendants de victimes — de la traite négrière, de l’esclavage et des politiques discriminatoires. Le professeur Atiya rappelle que ces demandes s’appuient sur des fondements juridiques — droit international et droits de l’homme — et sur des données tangibles : défaillances du développement, effacement des identités linguistiques et religieuses, pillage des ressources, ainsi que conséquences durables d’expériences nucléaires et chimiques qui continuent d’impacter la santé et l’environnement.
Qu’entend-on par réparation ?
Les propositions présentées à l’occasion du congrès sont pluriformes. Elles vont de mesures économiques à des gestes symboliques et institutionnels :
- L’effacement ou la restructuration des dettes contractées par des États africains, considérées comme un fardeau post-colonial ;
- La restitution des richesses spoliées, dont le volume est estimé — selon des intervenants cités lors des débats — à plus d’un billion de dollars (soit plus de 1 000 milliards de dollars) ;
- Le transfert technologique et le soutien aux capacités productives locales ;
- La restitution d’archives, d’œuvres d’art et d’objets patrimoniaux déplacés pendant la période coloniale ;
- Des investissements massifs en infrastructures et en services publics, pensés comme partie intégrante d’un rééquilibrage structurel.
Ces pistes traduisent, au-delà de la compensation financière, une volonté de transformation systémique du rapport Nord–Sud et de déconstruction des héritages de domination.
Atiya qualifie l’Algérie de « moteur » de cette dynamique, estimant que le pays a su capter et traduire les transformations géopolitiques mondiales en un projet continental. En association avec des États « pivot » comme l’Afrique du Sud, l’Algérie travaillerait, selon lui, à sensibiliser l’opinion publique et les élites africaines tout en consolidant des réseaux de soutien diplomatique.
Il souligne également le rôle des jeunes générations et des médias sociaux dans la diffusion accélérée d’un discours critique sur l’histoire coloniale, ce qui alimente une remise en question des récits et une exigence de responsabilité.
Un signal politique face aux nouvelles formes de coercition
Organisé dans un contexte régional marqué par des tensions (notamment des coups d’État dans plusieurs pays du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest), le congrès intervient alors que certaines puissances étrangères semblent opérer des retours d’influence sous d’autres formes — politiques, militaires ou économiques. Atiya met en garde contre ces tentatives de réinvention de l’hégémonie et considère l’initiative algérienne comme un message clair : la défense de la souveraineté africaine et la résistance à toute rémanence de l’interventionnisme.
Parmi les résultats attendus de la manifestation figure la rédaction d’une « Déclaration d’Alger », destinée à proposer la création d’instances indépendantes au sein de l’Union africaine chargées de porter, à l’échelle internationale, les dossiers relatifs aux crimes coloniaux. Le document, selon Atiya, devrait être soumis pour adoption lors du sommet de l’Union africaine prévu en février 2026, et pourrait déboucher à terme sur l’élaboration d’un projet de charte continentale traitant des droits humains, de la décolonisation effective, de la sécurité et de l’autonomie financière.
Pour Idriss Atiya, nous assistons à un moment de basculement historique : la phase de commémoration et de rappel des crimes coloniaux cède la place à une phase d’exigences structurées pour la justice et la réparation. L’Algérie, fidèle à son passé de soutien aux luttes de libération, entend jouer un rôle central dans ce processus.
Reste à savoir si les propositions porteront leurs fruits sur la scène internationale, et si l’architecture institutionnelle envisagée (mécanismes au sein de l’Union africaine, recours juridiques, pressions diplomatiques coordonnées) saura convertir la parole en droits concrets et en changements durables.
S.B.



