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jeudi 15 janvier 2026

Caftan du kadi : Le fil d’or de l’âme constantinoise

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Perchée entre gorges vertigineuses, ponts suspendus et rochers millénaires, Constantine ne se contente pas de dominer l’espace : elle traverse le temps. Parmi les trésors qu’elle a su préserver et transmettre, le caftan du kadi occupe une place singulière. Plus qu’un habit d’apparat, il est l’expression tangible d’un raffinement ancestral, d’un savoir-faire artisanal d’exception et d’une mémoire culturelle profondément enracinée dans l’histoire algérienne, aujourd’hui reconnue bien au-delà des frontières nationales.

À l’origine, le caftan du kadi était un vêtement masculin étroitement associé au pouvoir judiciaire. Porté par le kadi, figure centrale de l’ordre social et religieux, il symbolisait à la fois l’autorité, la dignité et le prestige de celui qui rendait la justice. Confectionné dans des étoffes nobles et orné de fils d’or savamment travaillés, cet habit traduisait le rang élevé de son porteur autant qu’il reflétait l’excellence des artisans constantinois.

Au fil des siècles, ce vêtement a connu une évolution remarquable. D’attribut du pouvoir masculin, il est progressivement devenu un habit de fête féminin, porté lors des grandes cérémonies, notamment les mariages. Cette transformation n’a en rien altéré son aura symbolique : bien au contraire, elle a contribué à inscrire le caftan du kadi au cœur des traditions sociales et culturelles de l’est algérien, avant qu’il ne rayonne dans d’autres régions du pays.

Selon Meriem Kebaïlia, directrice du musée public national des arts et expressions culturelles traditionnelles, installé au palais Ahmed-Bey de Constantine, l’histoire du caftan du kadi est solidement étayée par des archives officielles datant du XVII? siècle. Des contrats de mariage conservés dans les registres des tribunaux religieux mentionnent explicitement le « caftan » parmi les éléments exigés de la dot de la mariée, preuve de sa valeur matérielle et symbolique au sein de la société de l’époque.

Patience, précision et dextérité

Sur le plan technique, le caftan du kadi se distingue par une broderie d’une grande finesse. Aouiche Safinaz, présidente de l’association Les pionnières du Vieux Rocher et artisane spécialisée dans les vêtements traditionnels constantinois, explique que la broderie masculine faisait appel à la technique du Medjboud, tandis que la version féminine privilégiait la Fetla, une méthode très proche mais légèrement différente dans l’exécution. Ces techniques, exigeant patience, précision et dextérité, témoignent de la maîtrise exceptionnelle des artisans locaux.

La fabrication du caftan reposait autrefois sur des procédés aujourd’hui rares. À Constantine, une peau de mouton était utilisée à la place du gargaf, cadre circulaire en bois destiné à tendre le tissu afin de faciliter la broderie. Les fils d’or, quant à eux, étaient fixés selon un procédé traditionnel utilisant du sang prélevé sur la rate, soigneusement séché par la suite. Transmise de génération en génération, cette méthode conférait au caftan une brillance singulière et une élégance incomparable, tout en renforçant sa durabilité.

Ce travail minutieux était étroitement lié à l’activité de Dar El Debbagh, véritable berceau des cuirs raffinés à Constantine. Dans ces ateliers, chaque pièce de cuir était transformée en œuvre d’art, contribuant à la réputation de la ville comme centre majeur de l’artisanat de luxe.

Un témoignage éloquent

Au-delà des frontières algériennes, le caftan du kadi a également laissé son empreinte dans l’histoire diplomatique et culturelle internationale. Des pièces sont aujourd’hui conservées dans plusieurs musées étrangers. Le musée de Stockholm, en Suède, expose notamment un caftan offert en 1731 par Ali Pacha au roi de Suède, à l’occasion de la conclusion d’un traité de paix entre l’Algérie et ce pays scandinave. Un témoignage éloquent du rôle du vêtement comme objet de prestige et instrument de diplomatie.

Entre 1868 et 1872, douze caftans algériens, accompagnés de trois gandouras et de cinq burnous, furent exposés au palais impérial de la Hofburg et au château de Schönbrunn, à Vienne. Certaines de ces pièces avaient été acquises en Algérie par l’impératrice Elisabeth de Wittelsbach, plus connue sous le nom de Sissi, tandis que d’autres lui avaient été offertes, brodées de fils d’or pur, lors de ses visites en Algérie en 1872.

D’autres caftans, conservés dans des musées de Damas, en Syrie, auraient appartenu à Zineb, fille de l’Émir Abdelkader. Leur présence hors du territoire national illustre l’ampleur du rayonnement historique et symbolique de cet habit algérien, porteur d’une identité culturelle forte.

Aujourd’hui encore, le caftan du kadi continue de vivre. Il est porté lors des grandes occasions et des cérémonies traditionnelles, incarnant un patrimoine vivant qui transmet mémoire, identité et élégance. À l’instar du caftan de Tlemcen et d’autres habits traditionnels emblématiques de l’ouest algérien, le caftan constantinois a contribué à la reconnaissance internationale du patrimoine vestimentaire algérien, consacrée par son inscription au patrimoine culturel mondial de l’UNESCO.

Ainsi, à travers ses fils d’or, le caftan du kadi continue de raconter l’histoire de Constantine : une histoire de pouvoir et de raffinement, de transmission et de création, où le vêtement devient langage, mémoire et symbole d’une civilisation.

L.R.

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