Le rapport 2025 de la Cour des comptes dresse un bilan critique de la mise en œuvre du Plan national anticancer (PNC) en Algérie, un programme stratégique destiné à lutter contre le cancer, qui touche chaque année quelque 60 000 personnes dans le pays. Entre 2015 et 2019, les contrôleurs ont évalué les progrès accomplis, soulignant les investissements importants réalisés par l’État, notamment en matière de construction et d’équipement des Centres de Lutte Contre le Cancer (CLCC), ainsi que le renforcement des ressources humaines dans ces structures.
Des avancées mais des résultats limités
Malgré ces investissements massifs, la Cour des comptes note que les résultats restent en deçà des objectifs fixés par le PNC. Le rapport pointe notamment des retards dans le développement du dépistage organisé, la modernisation et la normalisation des structures de diagnostic, ainsi que des lacunes dans l’amélioration globale de la chaîne de soins. Bien que d’importants moyens financiers, matériels et humains aient été déployés, leur gestion inefficace a freiné l’atteinte des objectifs du Plan.
Une mobilisation financière considérable, mais peu évaluée
Le huitième axe du PNC visait à renforcer les capacités financières dédiées à la prise en charge des cancers. Selon le rapport, l’Algérie aurait mobilisé environ 300 milliards de dinars algériens (soit 2,3 milliards de dollars) sur la période 2015?2019. Toutefois, cette estimation manque de fondement précis et ne permet pas de mesurer correctement l’efficacité de l’allocation de ces fonds ni de comparer prévisions et réalisations.
Les budgets de fonctionnement des établissements ont été progressivement augmentés. Par exemple, les services d’oncologie de 56 établissements sont passés de 30,78 milliards de DA en 2016 à 33,44 milliards en 2017, et les services d’hématologie de 15,39 milliards de DA à 16,72 milliards sur la même période. Néanmoins, des contraintes administratives et techniques, comme la lenteur des procédures d’engagement et d’ordonnancement, l’arrêt des appels d’offres pour l’acquisition d’équipements et de médicaments, et le manque de coordination entre les services de tutelle et les établissements, ont réduit l’efficacité des dépenses.
Sous-utilisation et retards dans les infrastructures
Le rapport souligne également que les crédits d’équipement destinés aux CLCC connaissent une faible consommation annuelle, entraînant des retards dans l’achèvement des infrastructures, des réévaluations budgétaires fréquentes et une augmentation des coûts de construction. Plusieurs centres, même des années après leur ouverture, ne sont pas entièrement opérationnels. Certains services essentiels restent inactifs en raison de retards dans la livraison des équipements et d’un manque de personnel qualifié, ce qui limite la prise en charge des patients.
Un déficit chronique en ressources humaines
Le sous-effectif constitue un problème majeur. Les recrutements ne compensent pas les départs, maintenant les établissements dans une situation chronique. Le rapport cite le CPMC d’Alger et le CLCC de Sétif, qui n’ont couvert que 60?% de leurs besoins en personnel entre 2015 et 2022. En 2023, le CLCC d’Adrar nécessitait 81 postes supplémentaires dans le corps paramédical, et celui d’El Oued 110 postes tous corps confondus. Le CLCC d’Oran ne dispose que d’un radiologue, ce qui affecte gravement les services de radiothérapie et de dépistage.
Dépistage insuffisant et délais inacceptables
Le dépistage des cancers n’a pas atteint ses objectifs en raison d’une identification inadéquate des populations cibles, d’une mobilisation insuffisante des ressources et d’un manque de personnel formé et de réseaux pluridisciplinaires solides. Par ailleurs, la création de nouveaux CLCC n’a pas permis de désengorger les structures existantes, comme le CPMC d’Alger ou le CLCC d’Oran. Bien que la situation se soit stabilisée face à l’augmentation continue des cas de cancer, les délais pour les rendez-vous en radiothérapie restent insoutenables : au CPMC d’Alger, ils dépassent généralement six mois.
Le rapport de la Cour des comptes dresse donc un bilan mitigé du Plan national anticancer : malgré des investissements financiers et humains considérables, des avancées en matière d’infrastructures et d’équipements, les résultats restent limités par une gestion inefficace, un sous-effectif chronique et des retards dans la mise en service des services essentiels. Le Plan, qui ambitionnait de renforcer la lutte contre le cancer et d’améliorer la prise en charge des patients, peine à atteindre ses objectifs, soulignant la nécessité d’une réévaluation profonde de sa mise en œuvre, de la coordination des acteurs et de l’optimisation des ressources mobilisées.
L.R.



