Les orientations tracées par le président de la République pour le secteur agricole à l’horizon 2026 envoient, selon les spécialistes, des signaux forts d’un changement de cap. Invité ce mardi de l’émission L’Invité du jour sur la Chaîne 3 de la Radio algérienne, l’expert en agronomie Mohamed Amokrane Nouad a livré une analyse approfondie de cette feuille de route qu’il qualifie de « défiante », mais surtout porteuse d’un tournant stratégique dans la manière de concevoir les politiques agricoles en Algérie.
Pour l’expert, cette nouvelle vision marque une rupture avec les approches antérieures. « Le président de la République a pointé du doigt des éléments essentiels, stratégiques et même vitaux pour l’avenir du secteur », a-t-il souligné, insistant notamment sur l’appel explicite au retour de la science et des compétences de terrain.
Le retour à la science comme socle de la relance
Mohamed Amokrane Nouad est catégorique : aucune relance durable de l’agriculture n’est possible sans la mobilisation des compétences. « On ne peut pas faire l’agriculture sans les agronomes, sans les techniciens et sans les vétérinaires », a-t-il martelé, déplorant que de nombreux cadres formés soient aujourd’hui éloignés du terrain. « On forme des ingénieurs agronomes et des techniciens qui, malheureusement, ne sont pas sur le terrain. Ils sont ailleurs », regrette-t-il.
Selon lui, la performance agricole repose avant tout sur la maîtrise de l’itinéraire technique, véritable colonne vertébrale de toute production. « Le rendement, c’est un itinéraire technique, et cet itinéraire est connu et maîtrisé par ces spécialistes », a-t-il expliqué, estimant que le retour à la science constitue la base de toute réforme sérieuse du secteur.
Céréales : privilégier le rendement plutôt que l’extension
L’expert voit dans l’orientation présidentielle en faveur de la filière céréalière un choix stratégique pour la sécurité alimentaire du pays. Mais il met en garde contre une approche exclusivement quantitative. « Il ne faut pas parler uniquement d’extension des superficies. Il faut parler de rendement et de rentabilité », a-t-il averti.
À ses yeux, il est plus pertinent de consolider les exploitations existantes que d’élargir les surfaces sans améliorer les performances. « Il vaut mieux garder la même entité et la renforcer en moyens pour produire 20 à 25 quintaux à l’hectare que de doubler les superficies avec de faibles rendements », a-t-il précisé.
Planification et encadrement : la clé des campagnes agricoles
Pour Mohamed Amokrane Nouad, les dysfonctionnements observés lors des campagnes agricoles successives sont avant tout le résultat d’un déficit d’organisation. « Une campagne, ça se prépare une année à l’avance », rappelle-t-il, dénonçant l’improvisation qui résulte de l’abandon de l’itinéraire technique.
« Quand on travaille avec l’itinéraire technique, on anticipe, on gagne du temps et on sécurise la production », a-t-il expliqué, plaidant pour un retour à une planification rigoureuse des filières.
Réviser la loi d’orientation agricole
L’expert a également insisté sur l’urgence de revoir la loi d’orientation agricole, qu’il juge aujourd’hui dépassée. « Cette loi est par nature décennale. Elle a dépassé les dix ans, elle est périmée », estime-t-il, appelant à une refonte qui tienne compte des mutations technologiques, organisationnelles et numériques.
« La loi d’orientation agricole, c’est de la politique publique : elle fixe une direction et les moyens pour y arriver », a-t-il rappelé, soulignant que la modernisation du secteur passe désormais par la technicité, la numérisation et une meilleure structuration des filières.
La taille des exploitations, un frein structurel
Parmi les obstacles majeurs, Mohamed Amokrane Nouad pointe la faiblesse de la taille économique des exploitations agricoles. « Avec une moyenne de 6 hectares, on ne peut ni mécaniser, ni moderniser, ni recruter », affirme-t-il.
Il plaide ainsi pour un véritable remembrement du foncier agricole afin de constituer des exploitations viables et compétitives. Sans cette réforme structurelle, prévient-il, les politiques de modernisation resteront limitées dans leurs effets.
Coopératives : un levier encore sous-exploité
L’expert a salué l’encouragement présidentiel à la création de coopératives spécialisées, tout en regrettant l’écart persistant entre les textes et leur application sur le terrain. « Une coopérative, c’est une force », rappelle-t-il, estimant que les offices interprofessionnels devraient fonctionner réellement au service des producteurs.
« Lorsqu’on dit que ces offices appartiennent aux agriculteurs, cela signifie que ce sont eux qui doivent décider, et que l’État doit assurer la régulation », a-t-il insisté, appelant à un retour à l’esprit initial des dispositifs réglementaires.
Élevage : un potentiel historique à réhabiliter
Abordant la filière des viandes rouges et blanches, autre priorité de la feuille de route présidentielle, Mohamed Amokrane Nouad a rappelé que l’Algérie dispose d’un potentiel agroécologique considérable. « Nous avons 45 millions d’hectares, dont 35 millions de parcours et 20 millions d’hectares de steppe », souligne-t-il.
« L’Algérie était historiquement un pays d’élevage, avec une complémentarité élevage–céréales qui structurait toute l’économie agricole », a-t-il rappelé, estimant que cette vocation doit être réhabilitée.
Diversifier et subventionner à la performance
Enfin, l’expert a plaidé pour une diversification des productions agricoles et animales, estimant que de nombreuses filières restent sous-exploitées. « L’Algérie est un continent, pas seulement un pays », a-t-il déclaré, appelant au développement de l’élevage caprin, camelin et à l’exploration de nouvelles sources de protéines.
Il a également défendu une réforme des mécanismes de soutien public. « Je suis pour subventionner davantage, mais à la performance », a-t-il conclu, estimant que les aides doivent encourager les producteurs les plus efficaces afin de tirer l’ensemble du secteur vers le haut.
L.R.



