L’Algérie vient de procéder à l’importation d’environ 600 000 tonnes de blé meunier par l’intermédiaire de l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC). Selon des informations recueillies par l’agence Reuters auprès de négociants internationaux, l’Argentine serait le principal fournisseur de cette opération, réalisée dans un contexte marqué par la baisse des prix mondiaux et par la mise en œuvre d’une nouvelle feuille de route nationale pour le développement agricole.
Une opération rendue possible par la chute des prix mondiaux
D’après les mêmes sources, l’appel d’offres de l’OAIC aurait été conclu autour de 254 dollars la tonne, fret compris, avec certains lots négociés à un prix plancher de 253 dollars la tonne. Si le volume officiellement évoqué est de 600 000 tonnes, certaines estimations avancent toutefois un chiffre pouvant atteindre 720 000 tonnes.
L’origine argentine de la majorité des cargaisons s’explique par un facteur déterminant : des prix exceptionnellement bas liés à une récolte très abondante. En Argentine comme en Australie, la campagne de récolte dans l’hémisphère Sud touche à sa fin et les volumes disponibles sur le marché sont importants. Une situation qui, selon plusieurs opérateurs cités par Reuters, a exercé une pression telle sur les cours que même le blé en provenance de la mer Noire s’est retrouvé hors compétition.
Les expéditions sont programmées en deux vagues : du 1er au 15 mars, puis du 16 au 31 mars, avec des délais plus longs pour les cargaisons en provenance d’Amérique du Sud et d’Australie, en raison des distances maritimes.
Pour Reuters, les prix et volumes définitifs pourraient encore évoluer, mais une chose est acquise : l’Algérie a su tirer profit de la conjoncture internationale pour renforcer ses stocks stratégiques.
Un marché mondial sous pression depuis fin 2025
Cette dynamique de baisse des prix n’est pas nouvelle. Dès novembre 2025, l’hebdomadaire spécialisé France Agricole titrait :
« Les bonnes récoltes de l’hémisphère Sud pèsent sur les prix des céréales »
Le journal soulignait alors que les perspectives de négociations autour du conflit russo-ukrainien, combinées aux excellentes récoltes attendues en Australie et en Argentine, exerçaient une pression durable sur les cours mondiaux.
De son côté, Arthur Portier, analyste chez Argus Media France, notait que le blé argentin allait entrer en concurrence directe avec le blé français, notamment auprès d’acheteurs traditionnels comme le Maroc, confirmant ainsi un basculement partiel des équilibres commerciaux.
Des importations qui s’inscrivent dans une stratégie nationale plus large
Cet achat massif de blé intervient dans un contexte bien particulier. Au cours de l’année écoulée, l’OAIC a bénéficié d’un programme de renforcement de ses capacités de stockage, portées à 9 millions de tonnes. Une évolution stratégique qui vise à mieux sécuriser l’approvisionnement du pays.
Parallèlement, lors du Conseil des ministres du 11 janvier 2026, le président Abdelmadjid Tebboune a rappelé l’objectif d’atteindre 3 millions d’hectares emblavés en céréales, un cap jugé indispensable pour réduire la dépendance aux importations.
C’est dans cette logique qu’une réunion de travail présidée par le chef de l’État, le 19 janvier, a abouti à plusieurs décisions structurantes, parmi lesquelles la création de coopératives spécialisées dans la location de matériel agricole, destinées à faciliter l’accès des agriculteurs aux équipements modernes ; et la mise en place d’un Conseil national de la mécanisation agricole, appelé à fédérer les acteurs publics et privés de la filière.
Vers un cluster algérien du machinisme agricole ?
Si les contours opérationnels de ces nouvelles structures restent à préciser, certains experts estiment que la création d’un cluster dédié au machinisme agricole, sur le modèle du Cluster algérien industriel électrique (CIEL), pourrait constituer un levier stratégique.
Selon Younes Bahri, spécialiste en management des organisations, les clusters représentent une réponse pertinente à plusieurs faiblesses structurelles de l’économie algérienne, notamment « la dépendance excessive aux investissements publics, la faible intégration des PME dans les chaînes de valeur mondiales, la fragmentation des zones industrielles et le sous-investissement en recherche et développement ».
Une mécanisation en progression, mais encore insuffisante
Sur le terrain, la mécanisation agricole en Algérie a certes progressé, mais demeure en deçà des besoins. En 2015, l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) indiquait qu’un tracteur couvrait en moyenne 75 hectares en Algérie, contre 145 hectares en Tunisie et 2 020 hectares au Maroc. Pour les moissonneuses-batteuses, l’Algérie disposait d’une machine pour 494 hectares, contre une pour 1 185 hectares au Maroc.
À cette date, le pays comptait environ 8 500 moissonneuses-batteuses et plus de 18 000 engins aratoires, ce qui correspondait à un taux de mécanisation estimé à 67 % des besoins.
La production locale de matériel agricole a toutefois connu une dynamique positive. En 2021, l’Entreprise nationale de production de matériels agricoles (PMAT) annonçait une fabrication annuelle moyenne de 5 000 tracteurs et 1 000 moissonneuses. Le secteur privé contribue également à cet effort, à travers des projets de montage et d’intégration industrielle, comme Sonalika-Famag à Sidi Bel Abbès ou Tirsam à Batna. Cette dernière annonçait en 2024 une production de 3 000 tracteurs par an, avec l’ambition de se positionner aussi sur les engins de forte puissance.
Le débat persistant sur les pratiques agricoles
Malgré ces avancées, l’objectif des 3 millions d’hectares emblavés peine encore à être atteint. Pour certains experts, le problème ne réside pas uniquement dans la quantité de matériel disponible, mais dans le type d’outils et les pratiques culturales elles-mêmes.
Dès 1977, l’agronome Michel Sebillotte soulignait, après une étude menée dans la région du Sersou, que les outils traditionnels à disques, largement utilisés en Algérie, n’étaient plus adaptés aux nouveaux systèmes de culture. Il estimait que l’abandon de la jachère nécessitait une augmentation significative de la puissance de traction, ce qui alourdit les contraintes techniques.
En 2010, lors des Rencontres méditerranéennes sur le semis direct, plusieurs experts ont recommandé une transition progressive vers le travail minimum du sol, en remplacement du labour classique. Un débat qui reste d’actualité en Algérie, notamment autour de l’introduction de matériels modernes de semis. Certains professionnels estiment qu’un semoir performant peut améliorer de 30 % le taux de germination.
Enfin, au-delà des choix techniques, un autre défi structurel demeure : celui de la cohabitation entre élevage ovin et céréaliculture. Un équilibre délicat, dans lequel le développement de l’un ne doit pas se faire au détriment de l’autre, si l’objectif de souveraineté alimentaire veut être durablement a
L.R.



