Un enfant sur quatre en surpoids ou obèse dans certaines villes du pays. Le chiffre, glaçant, résume à lui seul l’ampleur de la crise. Longtemps perçue comme un simple problème esthétique ou comportemental, l’obésité est aujourd’hui reconnue comme une maladie chronique, évolutive et grave par l’Organisation mondiale de la santé depuis 1997. En Algérie, elle progresse à un rythme préoccupant, alimentée par une transformation profonde des modes de vie — et par un environnement médiatique qui banalise la surconsommation de sucre et de produits ultra-transformés.
La fabrique médiatique du goût sucré
Au cœur des inquiétudes exprimées par le Pr Soumia Fedhala, cheffe du service d’endocrinologie à l’hôpital Lamine Debaghine, figure un facteur trop souvent sous-estimé : l’exposition massive des enfants et des adolescents aux publicités alimentaires.
Les écrans — télévision, plateformes numériques, réseaux sociaux — diffusent en continu des messages valorisant sodas, confiseries, céréales hyper-sucrées, snacks industriels et fast-foods. Ces campagnes marketing, scientifiquement calibrées, utilisent des codes émotionnels puissants : couleurs vives, mascottes attractives, musiques entraînantes, promesse de plaisir immédiat et d’intégration sociale.
Les études internationales montrent que l’exposition répétée à ce type de messages influence directement les préférences alimentaires des enfants, modifie leurs demandes auprès des parents et augmente leur consommation calorique globale. Le cerveau en développement, particulièrement sensible aux stimuli dopaminergiques associés au sucre, est ainsi conditionné à rechercher des aliments à forte densité énergétique.
À cette pression publicitaire s’ajoute la popularité croissante des émissions culinaires valorisant des recettes riches en graisses et en sucres, où la performance gustative prime sur l’équilibre nutritionnel. L’environnement médiatique devient alors un vecteur de normalisation de l’excès.
Des chiffres qui alertent
Les données les plus récentes publiées en 2022 dressent un tableau préoccupant : près de la moitié de la population algérienne est en situation de surpoids et environ un quart est déjà obèse. Chez les enfants, la prévalence atteint 13 % au niveau national, avec des pics avoisinant 25 % dans certaines grandes agglomérations.
Autrement dit, dans certains centres urbains, un élève sur quatre présente un excès pondéral significatif.
Cette dynamique s’inscrit dans une tendance mondiale caractérisée par la transition nutritionnelle : augmentation des apports caloriques, diminution de l’activité physique et sédentarité accrue.
Femmes et enfants : populations les plus exposées
L’obésité touche particulièrement les femmes. Deux tiers d’entre elles seraient aujourd’hui en surpoids ou obèses, un taux supérieur à celui observé chez les hommes. Les facteurs hormonaux, les grossesses répétées, la réduction de l’activité physique et certains déterminants socioculturels contribuent à cette disparité.
Chez l’enfant, les conséquences sont encore plus préoccupantes. L’excès de masse grasse précoce modifie durablement le métabolisme : insulinorésistance, inflammation chronique de bas grade, perturbations hormonales. Un enfant obèse présente un risque élevé de devenir un adulte obèse, avec une apparition plus précoce des complications métaboliques.
Une maladie chronique multifactorielle
Contrairement aux idées reçues, les causes endocriniennes ne représentent qu’environ 3 % des cas. La grande majorité relève de l’obésité dite « commune », conséquence d’un déséquilibre énergétique chronique : apports caloriques excessifs et dépenses énergétiques insuffisantes.
Les mutations alimentaires sont nettes à travers une augmentation de la consommation de boissons sucrées, la multiplication des produits ultra-transformés, les portions alimentaires plus importantes et la réduction de la consommation de fibres
En parallèle, la sédentarité progresse. Le temps d’écran quotidien dépasse souvent plusieurs heures chez l’enfant et l’adolescent, réduisant l’activité physique spontanée et altérant la qualité du sommeil, facteur clé dans la régulation hormonale de l’appétit (leptine et ghréline).
Des complications graves et multiples
L’obésité constitue un facteur de risque majeur pour de nombreuses pathologies chroniques, à savoir le diabète de type 2, l’hypertension artérielle, les maladies cardiovasculaires, la stéatose hépatique non alcoolique, les troubles ostéo-articulaires et le syndrome d’apnées du sommeil.
Elle est également impliquée dans environ 13 types de cancers, notamment hormonodépendants chez la femme (sein, endomètre). L’excès de tissu adipeux agit comme un organe endocrinien perturbant l’équilibre hormonal et favorisant un état inflammatoire chronique propice à la carcinogenèse.
Une urgence sanitaire et sociétale
Si la tendance actuelle se poursuit, la moitié de la population pourrait être obèse d’ici 2030. L’impact sur le système de santé serait considérable : explosion des maladies chroniques, augmentation des coûts médicaux, perte de productivité et réduction de l’espérance de vie en bonne santé.
La prévention apparaît dès lors comme un impératif stratégique. Elle passe par une régulation stricte de la publicité alimentaire, en particulier celle destinée aux enfants, Une éducation nutritionnelle précoce, intégrée au cursus scolaire, la promotion de l’activité physique quotidienne, obligatoire en milieu scolaire et le soutien aux familles, afin de favoriser une alimentation traditionnelle équilibrée, riche en légumes, fruits et céréales complètes.
Repenser l’environnement plutôt que culpabiliser l’individu
L’obésité ne peut être réduite à un défaut de volonté. Elle est le produit d’un environnement obésogène où l’offre alimentaire hypercalorique est omniprésente et économiquement accessible, tandis que l’activité physique recule.
Le combat contre cette épidémie silencieuse suppose donc une approche systémique : régulation, éducation, urbanisme favorable au mouvement, responsabilité médiatique et engagement collectif.
Car derrière les statistiques se profile une réalité tangible : la santé des générations futures est en jeu.
L.R.



