Alors que la saison estivale s’apprête à drainer des millions de vacanciers, le littoral algérien fait face à une crise environnementale silencieuse mais profonde. Concentrant la majeure partie de la population et des activités économiques sur à peine 4 % du territoire national, cette bande côtière stratégique de 2 148 kilomètres étouffe sous la double pression d’une urbanisation anarchique et du dérèglement climatique. Entre le non-respect de la loi Littoral et la multiplication des tempêtes extrêmes, les scientifiques tirent la sonnette d’alarme sur l’urgence d’imposer une véritable culture écocitoyenne et d’appliquer fermement les sanctions réglementaires.
À l’approche de chaque saison estivale, la question de l’état de santé des côtes algériennes s’impose comme une urgence nationale autant qu’un défi environnemental majeur. Le constat dressé par Mme Salem Chérif Yousra, chef de département Environnement et Aménagement à l’École nationale supérieure des sciences de la mer et de l’aménagement du territoire (ENSSMAL), est sans appel. Invitée de la Chaîne 3 de la Radio algérienne, l’universitaire a mis en lumière le paradoxe d’un espace au potentiel économique, touristique et écologique immense, mais aujourd’hui gravement fragilisé par la pression anthropique (l’impact des activités humaines) et le dérèglement climatique.
Une bande hyperactive de 2 148 kilomètres
Les données cartographiques les plus récentes, issues des travaux conjoints du ministère de l’Environnement et des Énergies renouvelables et de l’Institut national de cartographie et de télédétection (INCT), fixent désormais la longueur du littoral algérien à 2 148 kilomètres. Cette vaste façade maritime présente une morphologie variée, partagée à parts presque égales entre des côtes rocheuses, des falaises abruptes, des plages de sable et des cordons dunaires.
La singularité de cette frange côtière réside dans son extrême exiguïté géographique contrastant avec son poids démographique. Elle représente à peine 4 % de la superficie totale du territoire national, mais elle concentre pourtant la grande majorité de la population algérienne ainsi que le cœur des infrastructures industrielles et des activités économiques du pays. Cette hyper-concentration exerce une friction permanente entre les impératifs de développement et l’obligation de préservation.
Le fardeau d’une urbanisation anarchique
Selon la spécialiste, les maux dont souffre le littoral résultent en premier lieu des comportements humains et des rejets polluants continus tout au long de l’année. Elle déplore ouvertement l’absence d’une véritable culture écocitoyenne au sein d’une large part de la population. Ce déficit de conscience environnementale se traduit par des incivilités récurrentes et un non-respect flagrant des réglementations en vigueur.
La pollution marine trouve sa source principale dans l’explosion des rejets domestiques et les constructions anarchiques. L’universitaire pointe du doigt les manquements graves aux règles d’aménagement, caractérisés par la violation systématique de la « loi Littoral », un texte qui définit pourtant de manière stricte les limites physiques et les zones non urbanisables pour protéger les écosystèmes. Ce bétonnage côtier s’accompagne de déversements d’effluents non traités qui saturent les eaux marines.
L’engrenage climatique et la rupture des écosystèmes
Cette vulnérabilité d’origine humaine se trouve désormais démultipliée par les effets des changements climatiques globaux, particulièrement violents dans le bassin méditerranéen. Mme Salem Chérif Yousra alerte sur la hausse combinée des températures atmosphériques et marines, ainsi que sur l’acidification croissante des eaux. Dans un milieu aussi sensible, une infime variation de la température ou du taux de salinité suffit à perturber la faune et la flore maritimes, menaçant de déstabiliser l’ensemble de la chaîne alimentaire et de briser les cycles de reproduction des espèces.
En Algérie, les signes de ce dérèglement ne relèvent plus de la projection future, mais d’une réalité mesurable. La raréfaction des pluies et le stress hydrique s’accompagnent d’une multiplication de phénomènes météorologiques extrêmes. Des tempêtes marines d’une rare violence, autrefois exceptionnelles, deviennent fréquentes et provoquent régulièrement des submersions côtières ainsi que des échouages de navires marchands au niveau des infrastructures portuaires du pays.
Le défi de l’application des lois face aux lobbys
Sur le plan du contrôle et de la régulation, le cadre législatif algérien est pourtant loin d’être indigent. Plusieurs organismes étatiques assurent un suivi de la qualité des eaux de baignade et surveillent les rejets industriels, notamment à travers des campagnes d’échantillonnage et de prélèvements renforcées à l’approche de l’été. Sur le papier, les entreprises et les complexes industriels côtiers sont légalement tenus de traiter leurs effluents avant tout rejet en mer, conformément aux normes toxicologiques en vigueur.
Cependant, l’universitaire concède que la mise en application effective de cette réglementation se heurte à des insuffisances sur le terrain. Les impératifs de rentabilité économique immédiate conduisent trop souvent à des arbitrages défavorables à la biodiversité. Bien que les textes juridiques existent et que les normes soient clairement édictées, le véritable défi réside dans l’exercice de l’autorité de l’État pour faire respecter la loi et sanctionner les contrevenants.
Une menace directe pour la santé publique
En phase de conclusion, la scientifique rappelle une vérité fondamentale : l’environnement n’est pas une entité abstraite, et chaque agression contre la mer génère un effet boomerang immédiat. L’adage populaire selon lequel « tout ce qu’on donne à la mer, elle nous le rend après » prend ici tout son sens. Au-delà de la seule protection de la biodiversité marine, c’est la sécurité sanitaire, la santé et la qualité de vie des citoyens qui sont directement menacées par ces pollutions. Les populations locales et les estivants demeurent les premières victimes des négligences collectives, faisant de l’émergence d’une conscience environnementale une question de survie publique.
L’état de dégradation actuel du littoral algérien démontre que la simple existence d’un arsenal juridique ne suffit plus à contenir l’impact destructeur des activités humaines. Face à l’urgence climatique et au bétonnage des côtes, le salut de cette façade maritime dépendra d’un arbitrage politique audacieux, capable de faire primer la durabilité écologique sur les gains économiques immédiats et d’imposer des contrôles industriels sans concession.
En définitive, sauver la mer, c’est avant tout protéger l’Homme et garantir la viabilité des générations futures. Si le pays veut préserver son immense potentiel touristique et sa biodiversité marine, il est capital de transformer la perception collective afin que le citoyen devienne le premier gardien de son environnement, brisant ainsi le cercle vicieux de la pollution pour réapprendre à coexister durablement avec la Méditerranée.
L.R.



