En l’espace de deux séances, le métal jaune a perdu plus de 14 %, signant son plus violent décrochage depuis plus de dix ans. Débouclages de positions surchargées, appels de marge et choc monétaire venu de la Fed ont déclenché une onde de choc sur les marchés. Reste une question centrale : cet effondrement marque-t-il la fin du rallye de l’or ou une simple correction avant un nouveau départ ?
Après un effondrement spectaculaire de plus de 14 % en seulement deux séances, le marché de l’or traverse un épisode de volatilité rarement observé depuis plus d’une décennie. Vendredi, le métal jaune a enregistré sa plus forte baisse journalière depuis 2013, avant de poursuivre son plongeon ce lundi 2 février. Si la violence du mouvement a surpris les investisseurs, les analystes estiment toutefois qu’il s’agit davantage d’une correction brutale que du début d’un cycle baissier durable.
Un plongeon d’une ampleur exceptionnelle
L’or a poursuivi sa dégringolade ce lundi, cédant encore 5,6 % en début de séance pour retomber à 4.619,58 dollars l’once. La veille, le métal précieux avait déjà décroché de 8,95 %, un recul d’une ampleur inédite depuis plus de dix ans, selon Deutsche Bank. En l’espace de deux séances, la perte cumulée dépasse ainsi les 14 %.
Les autres métaux précieux n’ont pas été épargnés. L’argent, en particulier, s’est inscrit dans le sillage de l’or, chutant de 7,44 % ce lundi, tandis que le platine et le palladium ont également subi de fortes pressions vendeuses.
Le rôle déclencheur du CME Group
Une partie de la chute s’explique par une décision technique prise vendredi soir par le CME Group, la Bourse de Chicago spécialisée dans le négoce de matières premières. L’opérateur de marché a relevé les exigences de dépôts de garantie sur les contrats à terme sur l’or et l’argent.
Pour l’or, le niveau de marge requis est passé de 6 % à 8 % de la valeur totale du contrat. Pour l’argent, il a été relevé de 11 % à 15 %. Concrètement, les investisseurs souhaitant maintenir leurs positions ont dû mobiliser davantage de liquidités en collatéral.
Cette décision a mécaniquement contraint certains opérateurs à liquider une partie de leurs positions afin de répondre à ces nouvelles exigences. Selon Alexandre Baradez, analyste chez IG Markets, la hausse des marges a provoqué d’importants « débouclages de positions ».
« Le débouclage très rapide des positions spéculatives, qu’il soit volontaire pour des prises de bénéfices ou subi via des appels de marge des intermédiaires financiers, entraîne une violence extrême dans les mouvements », souligne-t-il.
Kevin Warsh, catalyseur d’un marché sous tension
Au-delà de cet élément technique, le véritable catalyseur du mouvement serait ailleurs. Depuis vendredi, l’or et l’ensemble des métaux précieux ont été pénalisés par les rumeurs, puis par la confirmation, de la nomination de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale américaine.
Pour Deutsche Bank, cette annonce a agi comme un déclencheur majeur. Kevin Warsh est réputé pour son positionnement plus « hawkish » que celui d’autres candidats, notamment en matière de gestion du bilan de la Fed. Autrement dit, il serait moins enclin à soutenir l’économie par des politiques monétaires accommodantes, telles que les rachats massifs de titres ou les injections de liquidités.
Cette orientation remet directement en cause ce que les analystes appellent le « debasement trade », une stratégie d’investissement fondée sur la crainte d’une dévalorisation des monnaies liée à des politiques budgétaires et monétaires agressives. Comme le rappelait Citi dès le mois d’octobre, ce thème d’investissement s’est exprimé ces derniers mois presque exclusivement par une hausse continue des cours de l’or.
Un marché devenu excessivement encombré
Deutsche Bank note toutefois que la hausse de l’or observée ces derniers mois ne reposait pas toujours sur une logique fondamentale claire. Le métal jaune évoluait dans un environnement où « une simple vague suffisait à déclencher une correction plus large ».
Avant son récent décrochage, l’or avait connu un rallye spectaculaire : +64,6 % sur l’ensemble de l’année 2025 et plus de 25 % depuis le début de l’année. Une performance qui avait attiré une multitude d’investisseurs, souvent fortement exposés via des effets de levier.
« La plupart des acheteurs qui avaient déjà engrangé des bénéfices avaient un pied dehors, prêts à sortir à tout moment », confiait à Bloomberg Jia Zheng, responsable des opérations chez Shanghai Soochow Jiuying Investment Management Co.
Alexandre Baradez décrit l’or et l’argent comme des « most crowded trades », ces paris d’investissement sur lesquels tout le monde se concentre simultanément.
« Ils sont devenus des actifs “fourre-tout” au fil des mois : valeur refuge face aux risques géopolitiques, protection contre la faiblesse du dollar, anticipation de baisses de taux sous pression politique de la Maison-Blanche, demande industrielle — notamment pour l’argent — et, bien sûr, une forte dose de spéculation avec un recours croissant à l’effet de levier », détaille-t-il.
Le trade le plus populaire des gérants de fonds
Cette surchauffe du positionnement a été confirmée par la dernière enquête mensuelle de Bank of America auprès des gérants de fonds. La banque américaine observe que « acheter l’or » est devenu le pari boursier le plus « crowded » du moment.
À la question : « Quelle est la position boursière la plus encombrée ? », 51 % des gérants interrogés ont répondu « acheter l’or », loin devant « acheter les Sept magnifiques de Wall Street » (27 %). Le mois précédent, ces proportions étaient respectivement de 29 % pour l’or et de 54 % pour les géants technologiques américains, illustrant un basculement rapide et massif des préférences d’investissement.
Une correction, mais pas un retournement durable ?
Reste la question centrale : cette correction est-elle appelée à durer ? À en croire la majorité des analystes, la réponse est négative.
Dans une note publiée ce lundi, UBS estime que l’or devrait reprendre sa trajectoire haussière au cours des prochains mois, avec un objectif de 6.200 dollars l’once d’ici le milieu de l’année.
« Nous prévoyons que toute baisse sera suivie d’un regain de la demande, avec 6.000 dollars l’once comme prochain objectif potentiel à moyen terme », écrit Ole Hansen, responsable de la stratégie matières premières chez Saxo Bank.
Deutsche Bank, de son côté, a confirmé sa cible de 6.000 dollars l’once dans un rapport spécial également publié ce lundi.
« Les facteurs thématiques favorables à l’or demeurent intacts. Les raisons qui poussent les investisseurs à allouer une partie de leurs portefeuilles à l’or et aux métaux précieux n’ont pas changé. Les conditions ne semblent pas réunies pour un renversement durable des cours », conclut la banque allemande.
L.R.



