Dans un contexte de vigilance accrue autour de la disponibilité des médicaments en Algérie, la question de la lévothyroxine s’impose comme un indicateur sensible des fragilités persistantes du marché pharmaceutique. Traitement vital pour des milliers de patients atteints de troubles thyroïdiens, ce médicament reste aujourd’hui importé — mais pourrait, à l’horizon juin 2027, être produit localement. Une perspective stratégique, alors même que le pays continue de composer avec des tensions touchant plusieurs dizaines de produits.
Entre 30 et 60 médicaments sous pression
Le constat est désormais bien établi : le marché pharmaceutique national évolue sous contrainte. Selon Mehdi Bouchene, vice-président du Syndicat national des pharmaciens d’officine (Snapo) et membre de l’Observatoire national de la veille sur la disponibilité des produits pharmaceutiques, entre 30 et 60 médicaments sont actuellement concernés par des perturbations.
Dans le détail, ces tensions se répartissent en deux catégories : entre 20 et 30 produits restent disponibles mais difficilement accessibles ; et une part plus réduite correspond à des ruptures totales.
Ces fluctuations traduisent une réalité complexe, marquée par une dépendance persistante aux matières premières importées, en grande partie d’Asie, et par des contraintes logistiques internationales. À cela s’ajoutent des arbitrages économiques de certains laboratoires, qui privilégient des marchés jugés plus rentables, délaissant parfois des médicaments à faible coût — autour de 200 dinars — dont la production locale n’est pas considérée comme viable.
La lévothyroxine, symbole d’une dépendance critique
Dans ce paysage sous tension, la lévothyroxine occupe une place à part. Son caractère indispensable, combiné à l’absence de production locale, en fait un produit particulièrement exposé aux aléas d’approvisionnement.
Toute perturbation — même ponctuelle — peut avoir des répercussions directes sur la santé des patients, pour qui la régularité du traitement est essentielle. Cette situation en fait un symbole des défis que doit relever le système pharmaceutique national en matière de souveraineté.
Cap sur une production “made in Algeria”
C’est précisément pour répondre à cette vulnérabilité qu’un projet industriel structurant est en cours. Il prévoit la fabrication locale de la lévothyroxine dans le cadre d’un partenariat entre un opérateur algérien et le laboratoire d’origine basé en Allemagne.
Objectif : produire en Algérie, sous licence, un médicament conforme aux standards internationaux. Les premières mises sur le marché sont attendues à l’horizon juin 2027, après les phases indispensables de stabilisation et de contrôle qualité.
Au-delà de la sécurisation de l’approvisionnement, ce projet s’inscrit dans une stratégie plus large visant à renforcer l’autonomie pharmaceutique du pays.
Une régulation renforcée face aux risques de rupture
Dans l’immédiat, les autorités tentent de contenir les tensions. Une réunion est prévue au ministère de l’Industrie pharmaceutique pour dresser un état des lieux précis des ruptures et évaluer les mesures correctives.
Parallèlement, des instructions ont été adressées aux opérateurs afin de signaler toute difficulté liée au transport, au déchargement ou à l’approvisionnement en intrants. Sur le terrain, des commissions mixtes — associant commerce et industrie pharmaceutique — ont été déployées dans les wilayas pour contrôler producteurs, importateurs et distributeurs.
Objectif : vérifier le respect des programmes d’approvisionnement, détecter d’éventuelles pratiques non conformes et s’assurer que les stocks disponibles alimentent effectivement le marché. Des sanctions, pouvant aller jusqu’à la fermeture d’établissements, sont prévues en cas d’infractions graves.
Éviter l’effet boule de neige des rumeurs
À ces facteurs structurels s’ajoutent des comportements susceptibles d’aggraver la situation. Mehdi Bouchene met en garde contre les effets des rumeurs, qui peuvent entraîner des phénomènes de stockage excessif par les patients et accentuer artificiellement les tensions.
Des épisodes passés ont montré que ces réactions, souvent motivées par des craintes infondées, peuvent désorganiser la distribution et priver certains malades d’un accès équitable aux traitements.
Des signaux d’amélioration, mais un équilibre fragile
Malgré ces difficultés, des améliorations ont été observées ces derniers jours. Plusieurs médicaments ont été remis sur le marché, avec des délais de réapprovisionnement oscillant entre 48 heures et cinq jours. Une dynamique jugée encourageante, mais qui reste dépendante d’une coordination étroite entre autorités, pharmaciens et opérateurs économiques.
Une production nationale en nette progression
Dans ce contexte, la montée en puissance de la production locale apparaît comme un levier central. Aujourd’hui, 82 % des médicaments commercialisés en officine sont fabriqués en Algérie — un progrès notable qui contribue à réduire la dépendance aux importations et à maintenir des prix accessibles.
Mais des défis subsistent. La concentration de certains médicaments chez un nombre limité de producteurs expose le marché à des risques en cas de défaillance. D’où l’importance, selon les professionnels, de diversifier davantage la production.
Vers une souveraineté pharmaceutique renforcée
Au-delà de la lévothyroxine, plusieurs projets industriels sont en cours, notamment dans la fabrication d’intrants essentiels comme les flacons en verre médical, encore importés.
L’ensemble de ces initiatives traduit une volonté de bâtir une véritable souveraineté pharmaceutique, fondée sur un triptyque : régulation renforcée, production locale accrue et partenariats internationaux ciblés.
Reste que, dans un environnement mondial instable, cet équilibre demeure fragile. Et la disponibilité de médicaments aussi essentiels que la lévothyroxine continuera, à court terme, de servir de baromètre aux capacités du système à répondre aux besoins des patients.
L.R.



