La fête est-elle en train de tourner à l’excès ? Après une envolée historique, le marché des métaux précieux montre des signes d’emballement qui inquiètent désormais une partie croissante des analystes. Si l’or a franchi pour la première fois de son histoire la barre symbolique des 5 000 dollars l’once, et si l’argent tutoie lui aussi des sommets inédits, plusieurs experts alertent : une correction brutale, voire un véritable krach, devient un scénario crédible à court terme.
« Les cours ont monté beaucoup trop vite. Une chute de 15 à 20 % est parfaitement possible dans les prochains mois », avertit Alexandre Baradez, analyste chez IG. Un retour vers 4 000 dollars l’once est désormais jugé plausible par de nombreux stratèges. En cause : une hausse jugée excessive, largement nourrie par la spéculation et la nervosité politique plutôt que par les seuls fondamentaux économiques.
Une envolée spectaculaire… et inquiétante
Les chiffres donnent le vertige. L’or a progressé de 82 % sur un an et de 14 % depuis le début de l’année. En janvier 2024, l’once valait encore autour de 2 000 dollars. Dans la nuit de dimanche à lundi, elle a atteint un sommet historique à 5 093 dollars avant de se stabiliser autour de 5 080 dollars.
Une trajectoire quasi verticale qui alimente aujourd’hui les soupçons de surchauffe. « La hausse n’est pas justifiée par les seuls achats des banques centrales. Il y a une spéculation très forte », tranche Thomas Brenier, gérant chez Lazard Frères Gestion. Une dynamique entretenue par la peur, la nervosité des marchés et… par un homme : Donald Trump.
Trump, instabilité politique et nervosité des marchés
Le retour de Donald Trump au centre du jeu international agit comme un puissant accélérateur de volatilité. Menaces de droits de douane, déclarations sur une possible annexion du Groenland, pressions répétées sur les partenaires économiques des États-Unis : chaque prise de parole alimente l’incertitude et pousse les investisseurs vers les valeurs refuges.
« Les investisseurs restent accrochés à l’or au cas où Trump se réveillerait avec une nouvelle idée controversée », résume Dan Coatsworth, analyste chez AJ Bell. Même le relatif apaisement observé récemment au Forum économique mondial de Davos, où le président américain a provisoirement atténué ses menaces commerciales, n’a pas suffi à calmer la fièvre.
Les marchés scrutent également les évolutions des conflits en Ukraine, à Gaza ou autour de l’Iran. Or, c’est précisément là que réside le risque : si une détente géopolitique intervenait, le soutien psychologique dont bénéficie aujourd’hui l’or pourrait brutalement s’évaporer. « Si Trump calme le jeu ou si la guerre en Ukraine prend fin, le prix de l’or pourrait chuter de 15 à 20 % », anticipe Alexandre Baradez.
Banques centrales, dollar affaibli et défiance monétaire
La flambée repose aussi sur une tendance lourde : l’appétit massif des banques centrales pour l’or. Depuis 2022, elles achètent plus de 1 000 tonnes par an afin de réduire leur dépendance au dollar et au système financier américain, par crainte de sanctions ou d’armes monétaires.
À cela s’ajoute la montée vertigineuse de la dette publique mondiale. « La dépréciation des devises et l’endettement excessif créent une soif insatiable d’actifs tangibles », analyse Neil Wilson, chez Saxo Markets. Pour de nombreux investisseurs, l’or devient un bouclier contre l’érosion monétaire.
Mais là encore, certains relativisent. Ces facteurs structurels expliquent une tendance de fond, pas nécessairement la violence de la hausse récente. « Il y a clairement un excès d’anticipation », estime un gérant interrogé. Et l’histoire récente rappelle que l’or peut corriger brutalement : entre 2020 et 2021, après l’euphorie post-Covid, l’once avait perdu près de 20 % en quelques mois.
La Fed fragilisée, un facteur de nervosité supplémentaire
Autre élément qui entretient la fièvre des marchés : l’offensive politique contre la Réserve fédérale américaine. Les critiques répétées de Donald Trump contre Jerome Powell, accusé de ne pas baisser suffisamment les taux, alimentent la crainte d’une Fed sous pression politique.
Jerome Powell a même révélé qu’une procédure du ministère de la Justice avait été ouverte contre lui, une situation inédite qui renforce l’idée d’une banque centrale fragilisée. « Cela alimente la défiance envers le système monétaire lui-même », estime Stephen Innes, de SPI Asset Management. Un terrain idéal pour les métaux précieux… mais aussi pour les excès.
L’argent, maillon faible et bulle potentielle
Si le cas de l’or interroge, celui de l’argent inquiète franchement. Son cours a plus que doublé depuis octobre 2025 et a quadruplé sur deux ans. Lundi, l’once a atteint jusqu’à 109 dollars avant de légèrement refluer.
Pour plusieurs experts, les signaux de bulle sont clairs. « C’est une dynamique insoutenable à long terme », alerte François Pascal, directeur de la gestion chez Mandarine Gestion. Contrairement à l’or, l’argent ne bénéficie pas du soutien massif des banques centrales. Il dépend avant tout de la demande industrielle, notamment dans le solaire et l’électronique.
Or, cette dépendance peut se retourner rapidement si la croissance mondiale ralentit. Pire encore : une partie de la hausse récente serait due à des mécanismes techniques de marché, notamment la fermeture massive de positions vendeuses par de grandes banques américaines. « Quand ce mouvement sera terminé, le prix pourrait chuter de manière très violente », prévient François Pascal. Certains évoquent déjà un retour possible vers 50 dollars l’once.
Entre refuge et mirage
L’or et l’argent continuent d’attirer dans un monde fragmenté, surendetté et politiquement instable. Mais la frontière entre protection légitime et emballement spéculatif devient de plus en plus mince.
À court terme, le marché semble suspendu à un fil : celui des tensions géopolitiques et des déclarations politiques. Tant que l’incertitude domine, les métaux précieux peuvent poursuivre leur ascension. Mais le jour où le climat s’apaisera — même partiellement — la chute pourrait être brutale.
L’histoire des marchés est jalonnée de ces cycles où l’excès d’enthousiasme précède toujours le retour à la réalité. Aujourd’hui, de plus en plus d’analystes s’accordent sur un point : le risque n’est plus théorique, il devient structurel.
S.B.



