Après plus d’une décennie marquée par une dérive autoritaire du pouvoir, le Bangladesh a vécu un basculement politique majeur. Les élections législatives du jeudi 12 février ont consacré la victoire écrasante du Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), ouvrant une nouvelle page pour ce pays de 170 millions d’habitants, tout en ravivant les lignes de fracture historiques de sa vie politique.
Selon les résultats officiels de la commission électorale, le BNP a remporté 212 des 300 sièges du Parlement, s’assurant une majorité absolue confortable. Une victoire qui marque le retour au pouvoir d’un parti longtemps marginalisé et réprimé sous le règne de Sheikh Hasina, chassée du pouvoir en août 2024 à la suite d’un vaste mouvement de contestation populaire porté par la jeunesse.
Un scrutin charnière, sous haute surveillance
Le scrutin était scruté bien au-delà des frontières bangladaises. Organisé par un gouvernement de transition dirigé par le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, il constituait un test démocratique crucial après des années d’élections contestées et d’opposition muselée. Plus de 950 000 membres des forces de sécurité et 45 000 observateurs nationaux et internationaux ont été mobilisés pour garantir la transparence du vote.
À l’issue de la journée électorale, Muhammad Yunus n’a pas caché son émotion. « Nous sortons du cauchemar pour commencer un nouveau rêve », a-t-il déclaré, saluant un scrutin qu’il a qualifié de moment fondateur pour la démocratie bangladaise.
Si la victoire du BNP domine largement le paysage politique, un autre résultat retient l’attention : la progression du Jamaat-e-Islami, principal parti islamiste du pays. Avec 77 sièges, il réalise la meilleure performance électorale de son histoire dans un pays musulman à 90 %. Une percée qui suscite autant d’interrogations que d’inquiétudes, dans un contexte post-révolutionnaire encore fragile.
Ce résultat reflète à la fois l’effondrement du parti de Sheikh Hasina et la recomposition rapide d’un champ politique longtemps verrouillé, où des forces restées en marge retrouvent désormais une visibilité institutionnelle.
Tarique Rahman, héritier d’un nom et homme du retour
Au cœur de ce séisme politique se trouve Tarique Rahman, 60 ans, figure longtemps absente de la scène nationale. Fils du général Ziaur Rahman, fondateur du BNP et président du Bangladesh de 1977 à 1981, assassiné lors d’une tentative de coup d’État, et de Khaleda Zia, Première ministre à deux reprises et première femme à diriger le pays, Tarique Rahman incarne le retour d’une dynastie politique majeure.
Contraint à l’exil pendant dix-sept ans au Royaume-Uni, il est rentré au pays en décembre dernier pour mener une campagne éclair, axée sur la promesse d’un « mandat clair » et d’une rupture avec ce qu’il qualifie de « fascisme » du régime sortant. Réservé, presque introverti, loin des grandes démonstrations populistes, il a misé sur le poids du nom, la lassitude populaire et l’aspiration à un changement profond.
Dans la nuit suivant l’annonce des résultats, le BNP a affirmé être « sur le point de former le gouvernement ». Tarique Rahman a appelé ses partisans à éviter toute célébration de rue, leur demandant de privilégier des prières dans les mosquées, un message à la fois religieux et politique, destiné à prévenir tout débordement.
Un vote chargé de mémoire et d’émotion
Pour de nombreux électeurs, ce scrutin a dépassé le simple enjeu politique. « Khaleda Zia était comme une mère pour nous. Voter pour son fils, c’est lui rendre hommage », confiait Afrozam Nasima, 50 ans, femme au foyer, à la sortie d’un bureau de vote. Une dimension affective qui souligne combien la politique bangladaise reste marquée par des figures tutélaires et des loyautés familiales.
Un pays exsangue à reconstruire
Le futur Premier ministre hérite toutefois d’un pays profondément fragilisé. Plus de 40millions de Bangladais vivent dans l’extrême pauvreté, les infrastructures publiques sont délabrées, et la corruption gangrène les institutions. Hôpitaux sous-équipés, réseaux d’eau potable déficients, gestion chaotique des déchets : les urgences sont multiples.
Tarique Rahman promet une politique de reconstruction nationale, avec des aides financières ciblées pour les femmes, les chômeurs et les agriculteurs, ainsi qu’un effort particulier en faveur de la jeunesse, moteur de la contestation ayant renversé Sheikh Hasina. Il s’engage également à restaurer l’État de droit et à lutter contre la corruption, y compris au sein de son propre camp, régulièrement accusé de pratiques clientélistes par le passé.
Des défis régionaux et internationaux majeurs
Sur le plan diplomatique, le nouveau pouvoir devra rétablir des relations extrêmement tendues avec l’Inde, qui héberge désormais Sheikh Hasina. Autre dossier explosif : le sort de plus d’un million de réfugiés rohingyas, installés au Bangladesh après avoir fui la Birmanie, toujours plongée dans une guerre civile.
Ces défis extérieurs s’ajoutent à une équation intérieure délicate : répondre aux immenses attentes sociales tout en contenir la montée de l’islamisme politique et préserver les acquis démocratiques fraîchement restaurés.
Entre espoir et incertitudes
L’élection de Tarique Rahman ouvre indéniablement une nouvelle ère pour le Bangladesh. Elle symbolise la fin d’un cycle autoritaire et le retour du pluralisme politique. Mais elle rappelle aussi la permanence des dynasties, des clivages idéologiques et des tensions religieuses dans un pays en quête de stabilité.
Entre promesse démocratique, héritage politique lourd et défis socio-économiques colossaux, le nouveau pouvoir est désormais attendu au tournant. Le rêve évoqué par Muhammad Yunus ne pourra se concrétiser que si la rupture annoncée se traduit, enfin, dans les faits.



