Entre ambitions technologiques et coûts vertigineux, l’Europe se lance dans la course aux avions de combat de sixième génération. Le SCAF franco-allemand-espagnol et le GCAP anglo-italo-japonais illustrent à la fois la volonté de souveraineté et les défis financiers, industriels et géopolitiques qui menacent de freiner leur concrétisation.
L’Europe se trouve à un tournant stratégique. Deux programmes d’avions de combat de sixième génération illustrent les ambitions et les dilemmes du continent : le SCAF (Système de Combat Aérien du Futur), conduit par la France, l’Allemagne et l’Espagne, et le GCAP (Global Combat Air Programme), porté par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon. Tous deux visent à combiner avions pilotés, drones d’accompagnement, systèmes d’armes intégrés et intelligence artificielle avancée. Mais si l’objectif est commun, les méthodes et les calendriers divergent, révélant l’ampleur des obstacles économiques et stratégiques.
SCAF : l’ambition européenne face aux tensions industrielles
Lancé en 2017, le SCAF incarne la volonté de souveraineté européenne. Destiné à remplacer le Rafale et l’Eurofighter d’ici 2040, il repose sur un écosystème complet reliant avions, drones et cloud tactique, avec IA intégrée. L’enjeu : créer un appareil « ITAR-free », libre de toute dépendance aux composants militaires américains.
Mais la route est semée d’embûches. Le coût astronomique, estimé à 100 milliards d’euros, pèse sur des budgets déjà contraints par les crises géopolitiques, notamment la guerre en Ukraine. À cela s’ajoutent les rivalités industrielles : Dassault et Airbus s’opposent sur le leadership et la répartition des compétences, ralentissant le programme. Les tensions nationales sur le partage des retombées industrielles et la souveraineté numérique compliquent encore la gouvernance, fragilisant la crédibilité du projet. La dépendance aux réglementations américaines ITAR bloque aussi l’exportation de technologies sensibles, réduisant le retour sur investissement et limitant l’attractivité internationale du SCAF.
GCAP : coopération rapide mais coûts explosifs
Le GCAP, officiel depuis 2024, suit une trajectoire différente. Le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon ont créé l’organisation intergouvernementale GIGO et la coentreprise Edgewing pour coordonner l’architecture industrielle. Avec un démonstrateur prévu en 2027 et une mise en service en 2035, le programme avance rapidement, mais au prix d’une dérive budgétaire spectaculaire. L’Italie a triplé son investissement initial en cinq ans, portant l’engagement à 18,6 milliards d’euros pour les deux premières phases, un montant supérieur au coût total du F35 pour le pays.
La complexité technologique explique cette flambée : intégration de drones autonomes, intelligence artificielle, systèmes d’armes avancés et maturation industrielle sur des technologies encore expérimentales. Comme le SCAF, le GCAP reste dépendant de financements nationaux, faute de mécanismes européens, ce qui accentue la pression sur les budgets et limite la flexibilité politique face aux imprévus.
Des défis économiques et stratégiques communs
Ces deux programmes révèlent que la maîtrise technologique ne suffit pas. La question financière est centrale : la multiplication des coûts, les retards possibles et l’absence de financement européen harmonisé rendent l’avenir incertain. Stratégiquement, l’Europe doit composer avec la domination américaine via le F35 et l’ITAR, qui verrouillent les exportations et imposent une dépendance structurelle.
Le SCAF se positionne comme un défi direct à cette hégémonie, mais ses retards et rivalités internes offrent un avantage aux États-Unis. Le GCAP, plus agile et ouvert à des partenaires non européens, illustre une alternative pour mutualiser expertise et coûts, mais il reste exposé aux aléas budgétaires et politiques de chaque État.
Alliances et souveraineté : un équilibre fragile
L’enjeu dépasse le simple plan technologique. Le SCAF pourrait symboliser la souveraineté européenne et séduire les marchés internationaux grâce à son caractère « ITAR-free ». Mais si le programme échoue, l’Europe resterait dépendante du F35 et de l’influence américaine, fragilisant sa BITD et sa capacité à agir de manière autonome. Le GCAP, lui, montre une voie plus pragmatique : accélérer l’innovation en coopération internationale, mais au prix d’un financement national lourd et de la complexité de coordination entre trois pays.
À l’heure où la Russie et la Chine renforcent leur puissance aérienne, l’Europe se doit de réussir l’un de ces deux projets pour sécuriser son espace stratégique et préserver ses filières industrielles. La route sera longue, coûteuse et semée de rivalités, mais l’alternative est claire : rester spectateur de la domination américaine ou investir massivement dans sa propre autonomie technologique.
S.B.



